« Un inconscient qui participe au vaste monde des choses... » - Carl Gustav Jung

mardi 22 juillet 2014
popularité : 50%

Nous savons que l’inconscient n’est jamais au repos. Il semble être perpétuellement en activité, au travail, même lorsque nous dormons, nous rêvons encore. [...] Dans la vie quotidienne, il ne se passe pas un seul jour sans que nous commettions tel ou tel lapsus, sans que tel ou tel mot qui, à d’autres moments, nous est fort familier, ne fuie notre mémoire, sans que telle ou telle humeur, dont la cause nous échappe, ne s’empare de nous. Ce sont là des symptômes d’une activité incons­ciente, qui tisse sa trame de façon permanente et cohérente, se manifestant directement la nuit, ne perçant de jour la rigidité contraignante qui caractérise le conscient qu’en des points de moindre résistance, et à l’occasion de circonstances favorables.

Toute notre expérience actuelle nous permet d’affirmer que les processus inconscients se situent dans une position de compensation par rapport au conscient.

J’utilise à dessein le mot de « compensation » et non celui de « contraste », car le conscient et l’inconscient ne s’opposent pas nécessairement mais se complètent réciproquement, formant à eux deux un ensemble, le Soi. Comme le laisse entendre cette définition, le Soi est une entité « sur-ordonnée » au Moi. Le Soi embrasse non seulement la psyché consciente, mais aussi la psyché inconsciente, et constitue de ce fait, pour ainsi dire, une personnalité plus ample, que nous sommes aussi.

Certes, nous pouvons imaginer que nous pos­sédons des âmes parcellaires et nous les repré­senter. Ainsi, nous pouvons, par exemple, sans difficultés, nous voir sous les traits de notre per­sona. Mais cela dépasserait nos possibilités et nos virtualités de représentation que de nous discerner en tant que Soi, car cette opération mentale présupposerait que la partie puisse embrasser le tout. [...]

Les processus inconscients qui compensent le Moi conscient détiennent tous les éléments néces­saires à l’autorégulation de la psyché globale. Sur le plan personnel, ce sont des motivations efficientes qui nous meuvent à notre insu à l’abri des motivations de façade, et dont nous nous épargnons la prise de conscience, qui surgiront dans nos rêves ; ou encore ce seront des signi­fications véritables ou des conséquences de certains faits, de certaines situations de la vie quotidienne qui nous ont échappé, [...]ou cer­taines émotions que nous nous sommes inter­dites, ou certains affects auxquels nous avons tenté de nous soustraire, ou certaines critiques des autres ou de nous-mêmes que nous avons cherché à nous épargner.

Plus on prend conscience de soi-même, grâce à la connaissance que l’on en acquiert petit à petit, et grâce aux rectifications de comportement qui en découlent, plus s’amincit et disparaît la couche de l’inconscient personnel déposé, tel un limon, sur l’inconscient collectif. En suivant pas à pas cette évolution, se crée petit à petit un incons­cient qui n’est plus emprisonné dans le monde mesquin, étroitement personnel et susceptible du Moi, mais qui participe de plus en plus au vaste monde des choses. Ce conscient élargi se dis­tancera peu à peu de cet écheveau égoïste et ombrageux de souhaits personnels, d’appré­hensions, d’espoirs, d’ambitions, toutes tendances qui devraient trouver dans l’être des compensa­tions ou même des rectifications, grâce aux ten­dances personnelles, opposées et inconscientes. Ce conscient renouvelé deviendra un foyer rela­tionnel, une fonction jetant une passerelle vers l’objet et le monde des choses, qui impliquera et intégrera l’individu dans une communauté indis­soluble avec le monde [...]. Les complications humaines qui se produisent alors, dès que l’in­dividu est parvenu à ce stade de son évolution, ne sont plus de vulgaires conflits de désirs égoïs­tement personnels, mais elles concernent des dif­ficultés regardant tout un chacun. Sur ce plan, il s’agit en définitive de problèmes collectifs qui mobilisent l’inconscient collectif, car la com­pensation qu’ils nécessitent est d’ordre non plus de personne, mais collectif. Nous pouvons alors constater que l’inconscient de l’individu produit des contenus qui ne sont pas seulement valables pour le sujet lui-même, mais aussi pour beaucoup d’êtres et peut-être bien pour presque tous.

Carl Gustav Jung, Dialectique de Moi et de l’inconscient, Trad. d’après R. Cahen, Gallimard
CARL GUSTAV jUNG, DIALECTIQUE DU MOI ET DE L’INCONSCI