Le ciment commun d’un peuple par Jacques Sapir

14 Mai 2018

Europe et souveraineté

Les sondages effectués en France récemment montrent que 40 % de la population française se dit athée. Il n’y a pas d’obstacle pour un peuple de se constituer en rêve en commun, d’avoir envie de construire en commun. Il faut relativiser les règles de vie. Chaque individu a ses propres règles de vie, ses « valeurs », mais nous avons aussi collectivement, en commun des principes d’actions. Par conséquent, nos « valeurs » doivent être compatibles ou se plier à des règles d’action communes. Cela est possible parce que nous avons intériorisé la distinction entre sphère privée et sphère publique. Si, pour une grande partie de la population les valeurs individuelles sont le produit de croyances religieuses, le fait que 40 % de la population soit athée n’augmente pas le taux de délinquance par rapport aux autres pays. La religion n’est donc pas nécessaire à l’existence d’une morale individuelle. Cicéron considérait la religion romaine comme un ensemble de rites, de règles. La notion de religion chez les romains étaient bien différentes à celle que nous connaissons aujourd’hui en tant que religions révélées. L’important n’était pas de croire aux augure mais de respecter les formes auxquelles il est important de se plier. « Si un augure (voit) un autre augure (il ne peut s’empêcher de rire). » Formule de Caton l’Ancien reprise par Cicéron, De la divination, 2, 24. La question des croyances est différente de celle des règles de vie.

Le multiculturalisme, reconnaissance du caractère hétérogène de la société ?

Le multiculturalisme peut vouloir dire deux choses :
1- Un multiculturalisme de fait qui reconnaît qu’il y a des gens qui viennent de différents espaces culturels et qui cohabitent sur un territoire
2- L’idéologie du multiculturalisme qui fait de ce multiculturalisme un projet politique qui n’est compatible qu’avec le communautarisme lui-même incompatible avec l’existence d’une « chose publique », la République.


Doit-on considérer que tous les individus doivent se plier à des normes politiques décidées en commun ou en fonction de leur appartenance à telle ou telle communauté culturelle d’origine ? C’est bien cette question là que pose l’idéologie multiculturaliste.

Le multiculturalisme de fait ne pose pas de problèmes. Les bretons n’ont pas exactement la même culture que les provençaux. Il y a toujours eu des hétérogénéités culturelles en France comme ailleurs, en Suisse par exemple. C’est tout à fait différent de dire que nous allons construire une société où la définition des individus proviendra de leur communauté culturelle d’origine, ce qui est totalement incompatible avec le développement d’une société moderne.

Lettrine historiée dite de Jeanne d’Arc à l’étendard, faux commis au tournant des XIXe et XXe siècles, Paris, Archives nationales.

L’idée d’un peuple européen

L’idée d’un peuple européen c’est d’affirmer qu’il y aurait une mise en phase des différents cycles politiques dans les différents peuples d’Europe. Il faut comprendre que le peuple ne se définit pas par les cultures, par les religions, par des ethnies mais se définit par une pensée commune. Ce qui a fait de nous des « français », c’est à l’occasion de crises très graves, notre capacité à nous déterminer différents des autres peuples. L’épisode de Jeanne d’Arc pendant la guerre de cent ans est bien une réaction du peuple affirmant son refus d’être anglais. Il ne s’agissait pas d’un problème de langue ou de religion puisque les noblesses française et anglaise partageaient les mêmes. C’est un des exemples qui nous constitue comme un peuple. Il y a bien une idée de division politique. La question est de savoir s’il pourrait exister une telle unité politique entre les peuples d’Europe. Actuellement nous ne pouvons que constater qu’elle n’existe pas. Les cycles politiques sont extrêmement différents, les cultures politiques ne se ressemblent pas. Par conséquent, on ne peut parler aujourd’hui de « peuple européen ». Cela signifie qu’il n’y a pas de bases à la souveraineté d’une institution européenne qui ne pourrait provenir que d’une délégation de souveraineté octroyée par chaque pays de l’Union Européenne.

L’histoire du Texas nous montre un cas inverse. Le Texas a été une province du Mexique. Ses habitants se sont soulevés contre le pouvoir mexicain, ont fait sécession en devenant un état indépendant, pour quelques année plus tard opter pour la réunion aux U.S.A. En réalité, il y a eu une forme de colonisation du Texas par des immigrants venant des U.S.A. qui ont donc du mener une guerre contre le Mexique pour résoudre leurs problèmes avec le pouvoir qui fut obliger de reconnaître leur indépendance. (Alamo, le général texan Sam Houston qui a donné son nom à la ville de Houston). Les texans de l’époque, étant essentiellement des immigrés venus des U.S.A. partageant les mêmes conceptions politiques, une même culture que celle des U.S.A., ils étaient donc très facile à intégrer au sein des U.S.A.

Nous ne pouvons que constater que nous ne sommes absolument pas dans cette situation en Europe.

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