Qu’est-ce qu’un peuple ? par Jacques Sapir

14 Mai 2018

Comprendre ce qui « fait peuple »

Une autorité n’est légitime que si elle représente le détenteur final de la souveraineté : le Peuple. La question des représentations, des mythes fondateurs sur lesquels s’appuie une société, se pose alors. Il faut comprendre ce qui « fait peuple » ou du moins permet à une communauté de fonctionner. Les réponses potentielles sont multiples, mais celles du « lien religieux » et du « lien ethnique » sont problématiques.

C’est à la fin du Moyen-Âge (XIVème siècle) et à la fin des guerres de religions que se construit politiquement en France et globalement en Europe la définition moderne du Peuple. Pendant ces deux siècles parcourus de troubles extrêmement violents. Pour cette raison, les contemporains ont du apporter une réponse au principe d’hétérogénéité ethnique ou religieuse que ce soit à cause de la Réforme ou la présence de juifs et d’arabes au sein des royaumes chrétiens. Le problème se posait alors d’aller vers une homogénéité religieuse ou de reconnaître cette hétérogénéité et donc de reconsidérer le problème en terme d’unité politique. A cette époque des pays ont choisi des modes de réponse différents.

L’Espagne a décidé que l’homogénéité est la base de la constitution d’un peuple ce qui l’a conduit à expulser les juifs, les marranes, et les arabes, allant même jusqu’à massacrer ceux-ci (la guerre des morisques). L’Espagne s’est alors constituée autour de l’idée : « un Roi, une Foi, une Loi ».

En Europe du nord (France comprise), une toute autre idée de l’hétérogénéité religieuse se fait jour. Cela ne s’est pas fait immédiatement et naturellement. Les guerres de religion qui ensanglantèrent la France (et une partie de l’Europe) ai XVI-XVIIe siècles ont été probablement un des pires événements que notre histoire ait connus. La réponse au problème de l’hétérogénéité religieuse a été formulé par les philosophes et juristes de cette époque catholiques et protestants comme Bodin ou Hobbes. Il dit que les querelles religieuses, qui ne sont pas du domaine de la Raison mais de la Foi, doivent être retirées de l’espace politique si l’on veut que ce dernier puisse traiter en raison des autres conflits qui le traversent. Pour ces penseurs, ce qui fait le peuple français par exemple, à cette époque, c’est le fait de reconnaître le Roi de France, c’est un lien politique. C’est ce qui a fondé les conceptions modernes de la politique avec la construction simultanée d’une architecture politique qui va nous donner la démocratie sous différentes formes : républicaine en France, monarchie parlementaire en Grande-Bretagne.

Simultanément, et dans un même mouvement, se construit l’idée que pour qu’un peuple puisse exister comme réalité politique, il faut que les croyances religieuses soient cantonnées dans la sphère privée. Il faut faire la distinction entre sphère publique et sphère privée. Cette distinction, entre ces sphères, n’a été acquise que progressivement ; elle est fondamentale. C’est le nominalisme qui donne un véritable statut à la distinction entre « sphère privée » et « sphère public ». Le nominalisme apparaît avec Roscelin de Compiègne (fin du XIe siècle), et surtout Guillaume d’Occam et Jean Buridan au début du XIVe siècle. C’est un moment très important sur le plan politique : à partir du moment où l’on admet que des gens ne pensent pas comme nous, qu’ils ont le droit de ne pas penser comme nous, il y a une possibilité non pas encore de la démocratie mais déjà du pluralisme. Cette séparation entre les deux sphères est elle-même fluctuante, tant historiquement que géographiquement. Elle peut être remise en cause par des artefacts techniques et des technologies (comme aujourd’hui avec les « réseaux sociaux ») mais elle est absolument fondamentale à la démocratie. Rappelons-nous, alors, cet aphorisme anglais « sex and cult are privacy ». Dès lors, on comprend aisément que toute pensée totalitaire, tout projet totalitaire doit nécessairement remettre en cause cette distinction entre sphère privée et sphère publique comme préalable à l’asservissement des individus. Que cette remise en cause procède d’une irruption de la sphère publique dans la sphère privée (ce qui a caractérisé le nazisme et le stalinisme), ou que cette remise en cause procède de l’envahissement de la sphère publique par la sphère privée, ce qui correspond aujourd’hui aux revendications indentitaro-narcissiques, dont certaines des revendications religieuses font partie.

L’émergence de cette idée est aussi congruente avec la constitution de la « chose publique », la « Res Publica » qui est le titre du livre de Jean Bodin. Si sa conception de la république n’est pas celle des révolutionnaires de 1789, il s’y trouve le principe essentiel qu’il existe des choses communes que l’on construit ensemble pour le bien commun.

On voit donc naître à cette époque dans l’Europe occidentale à la fois une vision de la vie politique ayant pour but de construire un bien commun, de mettre en œuvre cette construction, une vision de la laïcité et une vision de la séparation entre sphère privée et sphère publique. Cela n’existait pas auparavant. Cela a eu comme conséquence , par exemple, une transition démographique du Royaume de France. A partir de 1720-1750 le pays qui était le plus peuplé d’Europe va voir sa population augmenter moins vite que les autres. André Burguière a démontré dans le cadre de l’exploration de l’histoire des mentalités que c’était le produit de l’émergence de la sphère privée qui avait permis aux familles de pratiquer le contrôle des naissances. Pour André Burguière il est important de noter que ce phénomène était lié à la réforme et la contre-réforme.

Trois dimensions de la société s’imbriquent :
Dimension purement politique avec celle du mode de gestion des croyances et la gestion des rapports de la sphère privée avec la sphère publique. Ces trois dimensions sont certes différents, suivent chacune leur ligne d’évolution mais sont en réalité très intimement mêlés.

Sphère publique et privée de nos jours.

La séparation entre sphère publique et sphère privée est remise en cause dans les sociétés contemporaines. On peut dire que cette remise en cause est due en partie par des moyens techniques. Prenons l’exemple du selfy. Que les téléphones portables puissent aujourd’hui servir aussi d’appareil photographique et de poste de transmission par le biais de l’internet, cela contribue à affaiblir la distinction entre sphère privée et sphère publique.

Il y eu aussi les idéologies totalitaires du XXè siècle qui ont œuvré dans le même sens. L’idéologie nazie et l’idéologie de l’URSS stalinienne prônaient que les individus n’aient plus de sphère privée que réduite au strict minimum.

Aujourd’hui nous constatons une remise en cause de cette distinction qui pose la question de la possibilité formelle d’existence d’une démocratie.

Ça devrait vous plaire aussi :

XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.

XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.

14ème chapitre du « Manifeste contre le travail ». En 1999, alors que déjà le mouvement alter-confusionniste néo-keynésien et son idéologie alter-capitaliste de défense des « services publics » déployait tout juste au lendemain du contre-sommet de Seattle, la léthargie croissante de son anticapitalisme tronqué contre le seul « capitalisme financier », la revue allemande « Krisis » fondée en 1986 par Robert Kurz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Roswitha Scholz et Peter Klein, décidait de synthétiser en un nouveau grand Manifeste ses réflexions théoriques en rupture avec l’ensemble des courants marxistes du XXe siècle et plus encore avec cette gauche néo-keynésienne, dans un livre à large diffusion : le fameux Manifeste contre le travail.
Palim Psao

Pourquoi il faut supprimer les partis politiques par Simone Weil

Pourquoi il faut supprimer les partis politiques par Simone Weil

Simone Weil, philosophe française née en 1904, n’avait pas beaucoup de sympathie pour les partis politiques. Simon Weil va même plus loin que cela puisqu’elle était pour la suppression des partis politiques, position qu’elle a exprimée dans un petit texte intitulé « Note pour la suppression générale des partis politiques » paru en 1950 dont il est question dans cet article.

L’importance actuelle de la Colonne de Fer dans la mémoire de la révolution espagnole par Miguel Amorós

L’importance actuelle de la Colonne de Fer dans la mémoire de la révolution espagnole par Miguel Amorós

La guerre civile espagnole n’était pas une simple confrontation entre la « démocratie » et le « fascisme », comme le prétendent souvent les historiens progressistes, dont l’imaginaire exclut la lutte des classes. C’est avant tout une révolution ratée qui s’est déroulée dans un contexte international marqué par une formidable crise économique et la montée des totalitarismes. Elle s’est déroulée sur deux fronts, et là se situe cette caractéristique que l’on veut à tout prix cacher ou déformer : à l’avant-garde, contre les fascistes et les rebelles militaires, et à l’arrière, contre la révolution prolétarienne. Le 19 juillet 1936, la classe ouvrière s’est vue obligée de descendre dans les rues de nombreuses villes et villages espagnols pour affronter le coup d’État militaire, quasiment à mains nues. L’État espagnol amorphe s’est effondré du jour au lendemain.

0 commentaires