« Le pire moment » : les deux « bombes »

jeudi 31 décembre 2015
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« LE PIRE MOMENT » : les deux « bombes »

Après les assassinats de Charlie Hebdo, le rédac’chef du journal FAKIR dégainait une analyse socio façon Lucky Luke sur les « deux bombes » et les « trois France ». Il la prolonge ici, avec cette question : dans ce bazar, à quoi peut servir votre canard ?

C’était le lundi 12 janvier 2015. Après les attentats à Charlie Hebdo, et la manif monstre du dimanche, on organisait une soirée « La dissidence, pas le silence ! » Deux tandems d’intellos, en gros, s’opposaient, et faux cul entre deux chaises, on donnait (courageusement) raison à tout le monde :

GARNIER – LORDON AVAIENT RAISON :
Les défilés ce week-end avaient rendu visible la réaction d’une partie du corps social français – mais d’une partie seulement – sans doute plus éduquée, plus blanche, plus à gauche, plus urbaine, plus influencée par la mentalité Charlie hebdo : en gros, l’héritage de Mai 68.
Mais ils avaient rendu invisibles d’autres réactions : celle des cités, il l’a dit, mais aussi celle d’une France plus populaire, périphérique, moins versée au multiculturalisme.

COQUEREL – FILOCHE AVAIENT RAISON :
Cette réaction, pas forcément attendue, était plutôt positive : pas pour la peine de mort, ni pour la répression, pas contre les immigrés. Avec toutes ses ambiguïtés, le slogan unanimiste « Je suis Charlie » couplé au crayon brandi témoignait avant tout d’un attachement à la liberté d’expression, et vraisemblablement à un pays cosmopolite. Le samedi, dans un cortège à Amiens, certains scandaient « Non à tous les fascismes » - comme si Marine Le Pen était co-commanditaire des attentats ! On s’accrochait dans le dos des pancartes « Je suis musulman », alors qu’au faciès, c’était pas évident à deviner.

On en concluait que :

C’était plutôt positif, soit.
À condition que cette classe, organisée, au discours plutôt progressiste, omniprésente dans les médias, dans les partis, hyper-visible, ne prenne pas son nombril pour le monde, ou du moins pour la France. Quelle ne fasse pas oublier d’autres classes, moins visibles, voire invisibles, inaudibles aujourd’hui, mais qui n’en existent pas moins, et qui fermentent en silence, et qui forment deux bombes à retardement, dans les urnes ou autrement.
L’une où l’Islam spontané ne ressemble pas à la religion ouverte, tolérante et pacifiée tant vantée, où Dieudonné apparaît en martyr, où l’antisémitisme a droit de cité. L’autre, qui ne chipote pas trop pour voir dans ce massacre « la faute aux Arabes, qui ne veulent pas s’intégrer, avec leur religion ».
Il faut savoir les entendre, et entendre leurs raisons.

Dix mois plus tard, malheureusement, ces deux « bombes à retardement » ont bel et bien explosé, ou commencé à exploser. Au Bataclan, bien sûr, très tragiquement. Mais notre (trop grande) région aussi (Nord) avec Marine Le Pen qui gagne du terrain dans les urnes et dans les têtes, « logiquement » dirait-on – tant Fakir tire le signal d’alarme, depuis seize ans, sur le délaissement des classes populaires.

Après Charlie, on écrivait encore :

La petite bourgeoisie culturelle, par ses défilés, sauvait la façade. Elle s’offrait en tampon entre deux fractions des classes populaires, dans un moment de tension potentiellement explosive. Très bien. Mais il ne faudrait pas qu’elle prenne ses idées pour des réalités, une gentille réconciliation bisounours, qu’elle nie les ruptures à l’œuvre derrière le consensus apparent, quelle prétende incarner à elle seule la France – comme elle le fait depuis trente ans. Et surtout, qu’elle continue à célébrer les vertus du libre-échange, de l’ouverture des frontières… au détriment de toutes les classes populaires.

Quand une crise surgit, on cherche à comprendre, on lit un peu tout. Ainsi, après les attentats, au Relay de la gare d’Amiens, j’ai acheté les Inrockuptibles. En couve, était dessinée une panoplie de bobos, des trentenaires black blanc beur, qui picolent, qui dansent, qui s’enlacent. Et la Une proclamait : « Paris nous appartient ».
Mais qui est ce « nous » ?
Faut-il revendiquer avec tant de fierté, que Paris leur appartient ?
Face à la terreur, un inconscient de classe, d’habitude caché, masqué, discret, a refait surface, affiché avec fierté. Dans ces Inrocks, toujours, un journaliste posait cette question à Jean-Luc Mélenchon : « Est-ce la fin de l’insouciance pour une partie de notre génération ? » J’ai aussitôt souligné, avec trois points d’exclamation : « !!! » Quelle « insouciance » ?

Le taux de chômage (officiel), chez les moins de 30 ans, avoisine les 20 %.
Dans les quartiers, ça grimpe à 45 % !
Et 30 % dans les campagnes.
« Notre génération » (bon, maintenant j’ai quarante ans) se la prend en pleine face, la « crise » qui dure depuis quarante ans, la mondialisation qui lamine, les emplois et les salaires, et elle ne l’a guère éprouvée, cette insouciance. Mais cette France là, pourtant majoritaire, n’a pas, ou plus ou peu droit de cité dans un Paris gentrifié. N’a, en tout cas, pas droit de citation dans les Inrocks. Au fil des 110 pages du magazine, l’on rencontre des écrivains, des philosophes, des historiens, des sociologues, des chanteurs, des acteurs, des réalisateurs etc.
Mais des banlieues : personne.
Des campagnes : personne.
Des ouvriers, employés, agriculteurs : personne.
La petite bourgeoisie culturelle se regarde si belle en son miroir. Et elle nous donne à la regarder, à la célébrer.

C’est notre modeste fonction, il me semble : ne pas oublier la majorité. Échapper à la cécité de l’entre-soi social (car éduqués, blancs, nous le sommes aussi). Écouter le tic-tac des « bombes à retardement », les repérer, près de chez nous.
Sans réduire les hommes à des ventres qui ont faim.
Sans borner la « question sociale » au matériel.

C’est important, certes, le gîte et le couvert, la répartition de la valeur ajoutée, etc. C’est le nécessaire, mais insuffisant. À la fois, le vote , massif, pour le Front National et l’engagement de jeunes dans le djihad dénotent, avant tout, un malaise existentiel : tous ces gens sont paumés. Ils peinent à trouver leur place, une place satisfaisante, stable peut-être, valorisante, dans cette société. Et nous le sommes sans doute un peu avec eux, paumés, tous, collectivement, inquiets pour l’avenir, perdus dans une non-histoire.
La « question sociale » est aussi spirituelle.
J’aurais envie, ici, de recopier des passages entiers de notre entretien avec Richard Wilkinson, l’épidémiologiste, qui lie montée des inégalités avec l’anxiété, l’estime de soi vacillante, la santé mentale menacée, etc. Mais il faudrait des graphiques aussi et ça prendrait des pages. [1]
Alors, à la place, juste cette citation d’Emmanuel Todd. On peut contester ses remèdes (la sortie de l’Euro, le protectionnisme, etc.), mais lui vise dans le mille avec ce diagnostic : « Ce qui mine les gens, actuellement, ça n’est pas simplement la baisse du niveau de vie, ou le chômage, ou des perspectives sombres : c’est le sentiment d’impuissance. »


« LE PIRE MOMENT » : les deux « bombes »

[1Mal dans votre corps social ? Un seul remède : l’égalothérapie -Entretien avec l’épidémiologiste Richard Wilkinson. Fakir. N° 64- Février - Mars - Avril 2014


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