« La différenciation constitue l’essence même du conscient » - Carl Gustav Jung

mardi 22 juillet 2014
popularité : 50%

Tout ce que nous venons de dire des complexes autonomes en général et de la persona en particulier s’applique géné­ralement à l’anima : elle aussi est une person­nalité, et c’est pourquoi elle est si aisément projetée sur une femme ; plus précisément, il faut dire de l’anima qu’elle est toujours proje­tée tant qu’elle est inconsciente, car tout ce qui est inconscient est projeté.

Le premier réceptacle de l’image de l’âme pour l’homme est pratiquement toujours la mère, plus tard, les réceptacles qui apporteront à l’homme un reflet vivant de son anima seront les femmes qui font vibrer les sentiments de l’homme. [...] C’est parce que la mère est le premier récep­tacle de l’image de l’âme que l’émancipation du fils et la séparation d’avec la mère représente un tournant évolutif tout aussi important que délicat, et de la plus haute portée éducative. C’est pourquoi nous trouvons déjà chez les pri­mitifs un grand nombre de rites qui organisent les modalités de cette séparation. [...]

L’adolescent qui grandit dans la civilisation actuelle se voit privé — en dépit de toute primi­tivité qui demeure en lui — de ces mesures édu­catives qui étaient au fond très remarquables. Il s’ensuit que l’anima, en jachère sous forme de l’imago de la mère, va être projetée en bloc sur la femme, ce qui va avoir pour conséquence que l’homme, dès qu’il contracte mariage, devient enfantin, sentimental, dépendant, servile, ou, dans le cas contraire, rebelle, tyrannique, sus­ceptible, perpétuellement préoccupé du pres­tige de sa prétendue supériorité virile. [...]

Dans les descriptions qui précèdent, je n’ai considéré jusqu’à présent que la psychologie masculine. L’anima est féminine ; elle est uni­quement une formation de la psyché mascu­line et elle est une figure qui compense le conscient masculin.

Chez la femme, à l’inverse, l’élément de com­pensation revêt un caractère masculin, et c’est pourquoi je l’ai appelé l’animus. Si, déjà, décrire ce qu’il faut entendre par anima ne constitue pas précisément une tâche aisée, il est certain que les difficultés augmentent quand il s’agit de décrire la psychologie de l’animus. [...]

La différenciation constitue l’essence même de la condition sine qua non du conscient. C’est pourquoi tout ce qui est inconscient reste indif­férencié et tout ce qui se déroule inconsciem­ment procède d’une indifférenciation
l’appartenance ou la non-appartenance au Soi des éléments en cause demeure totalement indéterminée. [...]

Si, chez l’homme, l’anima apparaît sous les traits d’une femme, d’une personne, chez la femme, l’animus s’exprime et apparaît sous les traits d’une pluralité. [...]

L’anima et l’animus se situent à la limite supé­rieure du clair-obscur de l’être, ce qui nous per­met tout juste de discerner que le complexe autonome que chacun constitue est au fond une fonction psychologique, qui usurpe (ou pour mieux dire, qui possède encore) le caractère d’une personnalité, gräce à l’autonomie dont elle jouit et à son manque de développement psychologique. Mais nous entrevoyons déjà la possibilité de détruire sa personnification en la transformant grâce à la prise de conscience, en une manière de passerelle qui mène vers l’in­conscient. C’est parce que nous ne les utilisons pas consciemment et intentionnellement comme fonctions que l’anima et l’animus sont encore des complexes personnifiés. Aussi longtemps qu’ils se trouvent dans cet état, ils doivent être reconnus et acceptés en tant que personnali­tés parcellaires relativement indépendantes. Ils ne peuvent pas s’intégrer au conscient tant que leurs contenus sont ignorés de celui-ci. La confrontation doit amener leurs contenus au grand jour, et ce n’est que lorsque ce travail aura suffisamment progressé, ce n’est que lorsque le conscient aura acquis une connais­sance suffisante des processus de l’inconscient qui s’expriment et se reflètent dans l’anima que celle-ci pourra être ressentie comme une simple fonction.

Carl Gustav Jung, Dialectique du Moi et de l’inconscient, Trad. d’après R. Cahen, Gallimard