Culure et civilisation

lundi 17 juillet 2017
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Par Alain Deneault

Elles sont deux : l’économie psychique, qui procède de notre chair, toute en « quantum [1] » d’affects, en « investissement » pulsionnel, en « monnaie » du sens ou en « épargne » d’énergie, dixit le lexique métapsychologique de Sigmund Freud [2], et l’économie matérielle, faite de petit négoce, de passions coupables et de lois somptuaires, qui vient encoder les motions et émotions de la première. Contrairement à ce qu’on penserait au premier abord, c’est d’économie psychique qu’il est question dans l’enjeu d’accumuler du capital financier. L’art de gagner de l’argent est affaire pulsionnelle, mais, comme toute chose, c’est pour faire preuve d’atténuation, pour contrôler les ardeurs psychiques, les réduire à leur plus simple expression, les rendre moyennes, et les communiquer ainsi domestiquées, que le média pécuniaire se trouve mobilisé. L’expression psychique s’en trouvera durablement affectée par lui. Mais autrement il arrivera à l’argent de servir l’art et de se servir de l’art, pour se dire lui-même comme moyen de médiatiser des affects dans l’ineffable splendeur de la médiocrité.

L’économie psychique vise à maintenir bas le taux d’excitation du système nerveux. Satisfaire un besoin, donner libre cours à une pulsion, soulager une tension… C’est réduire l’agitation qui démange, immobiliser ce qui court sur les nerfs. Du plaisir résulte le sentiment d’assouvissement qui accompagne ces actes de libération. Par des affirmations, des manifestations, des gestes ou des relations d’objet, le sujet, dès lors qu’en vie, se trouve à la recherche de stratégies grâce auxquelles il libérera de l’énergie psychique. Baiser, manger, empoigner… Ce déploiement psychique procède d’un rapport de l’intérieur à l’extérieur.

Il est assez rare, toutefois, que le sujet se libère sans heurt de sa charge. La morale et les lois comptent au nombre des instances qui contraignent les sujets à « refouler ». Il s’agit, selon les cultures, de ne pas faire l’amour avant le mariage, de ne pas bousculer les badauds, de ne pas déclarer au roi qu’il est nu. Refouler, c’est empêcher une dépense psychique de se faire. Le sujet doit, chaque fois que cela advient, travailler à contenir une charge psychique de se faire. Le sujet doit, chaque fois que cela advient, travailler à contenir une charge qui demande à se manifester. S’il lui arrive de le faire à la faveur de circonstances favorables, on dit donc du sujet qu’il entre dans un processus de « dépense » psychique : Il fait l’économie du travail psychique qu’il en coûte pour refouler ces pulsions, il en fait l’« épargne ». La société lui a laissé satisfaire un désir de contrariété.

Autrement, il lui aurait fallu refouler . Ce qui lui arrive hélas le plus souvent : la psyché refoule en permanence. Elle est continuellement appelée à contenir des assauts psychiques qui ne trouvent pas de correspondances dans les formes socialement admises. Ces formes sont d’autant de partitions stéréotypées à la vie sociale – comme se montrer triste à la mort de son mari, féliciter un collègue ayant gagné une insignifiante médaille ou dire bonjour à des subalternes qu’on méprise – ce que Freud comptabilise au titre de la « monnaie névrotique » (neurotische Wâhrung)

Donc, être riche, psychiquement, c’est se donner les moyens de manifester aussi aisément et fréquemment que possible ses volontés psychiques : surtout ne pas devoir les contenir dans de coûteux processus du refoulement. Car refouler est précisément ce qui fait augmenter le taux d’excitation psychique. D’où le malaise, le désagrément, l’agitation, toutes les névroses qui troublent les pauvres gens, alors qu’ils ont devant eux une classe de dirigeants si maîtres d’eux-mêmes, des cohortes d’experts et de porte-bouche si sereins dans leur ordinaire. Pour les infortunés, il en coûte durablement de refouler. Le refoulement ne tient pas d’un processus qui consiste à expédier une fois pour toutes hors du décor moral une intention n’ayant pas droit de cité dans l’économie générale des mœurs, mais d’un effort de tous les instants. Refouler, c’est tenir durablement en respect une intention, sans qu’elle ne filtre par un lapsus ou un acte manqué, jusqu’à ce qu’on arrive à négocier sa sublimation dans une forme dérivée ou à la travestir suffisamment pour qu’elle se faufile dans l’extériorité avec des allures décalées.

La monnaie, au sens courant d’une richesse thésaurisée par un système de codification socialement reconnu, allège ce « travail » de refoulement. Elle justifie aisément une levée de restrictions psychiques. De ce point de vue, être riche consiste à faire, plus souvent que lorsqu’on ne l’est guère, l’économie d’actes de refoulement. Prenons ce placeur d’une maison de jeu qui doit escorter un soir un célèbre millionnaire, et dont traite le poète allemand Heinrich Heine dans une allusion que, plus tard, Sigmund Freud rendra célèbre :

« Rothschild m’a traité tout à fait comme son égal, il m’a traité d’une manière tout à fait familionnaire. »

Le père de la psychanalyse a interprété ce mot d’esprit comme une manifestation de l’inconfort du personnage déclassé, une fois confronté à celui qui jouit d’un statut social supérieur au sien. « La condescendance d’un homme riche a toujours quelque chose de fâcheux pour celui qui en fait l’expérience. » On comprend surtout, si on inverse la proposition, que les titres de richesse constituent un passeport vers une posture condescendante. Ce que le placeur de Heine suggère finement. La richesse et ses attributs donnent libre cours à de viles attitudes que la condition d’homme fortuné vient de toutes les manières racheter. L’ostentation de la richesse passe elle-même pour une monnaie qui transmue les désaveux attendus en marques de reconnaissance. Mépriser devient alors de bon aloi.

Il y va donc, pour le puissant, d’une épargne de tous les instants du travail de refoulement.Par le mépris qu’il contraint autrui à essuyer, il l’externalise. Les efforts psychiques lui sont étrangers, ils deviennent le lot de gens « ordinaires » (c’est à dire conformes à l’ordre). À ceux-ci de se montrer pleins de retenue, de modération, voire d’humilité, obéissants et mêmes respectueux. ? Le ou la riche pourra alors jouir sans entrave des rires sardoniques qui jaillissent de soi lorsqu’on fait l’économie de ce prêchi-prêcha destiné aux misérables. Les dérapages misogynes d’un magnat italien de la presse devenu président du Conseil de son pays en témoignent, autant que l’impunité dont bénéficiera très longtemps un ex-dirigeant du Fonds monétaire international (FMI) au comportement sexuel violent. Leurs démonstrations de puissance achèvent de bafouer le principe de réalité ; l’argent en tant qu’on le concentre massivement vient pulvériser la barrière des scrupules. Investissement suprême, on est prêt à bien des efforts pour se hisser socialement au stade où tous ces efforts psychiques nous seront épargnés.

La chose pécuniaire joue un tout autre rôle pour qui cherche à l’acquérir sous la forme du salaire. Au contraire, ce revenu, loin d’autoriser un laisser-aller moral, rétribue seulement une force de travail psychique. L’argent dans cet état finance d’emblée un effort considérable de refoulement, se taire. « Ta gueule, je te paie » est la première injonction implicite qui accompagne la rétribution salariale. La chose est si claire que les employés qui ont pour mandat de maintenir le secret professionnel dans leur secteur d’activité, en médecine, en droit ou en politique, par exemple, voient leur rétribution majorée. Et le principe se manifeste de manière spectaculaire. On a un jour diligenté une équipe d’enquêteurs qui devaient chercher à comprendre pourquoi, dans un ministère particulier en Allemagne, les fonctionnaires tombaient comme des mouches dans les affres de la dépression. L’étude a conclu que le personnel craquait en raison de l’écart trop grand qu’il percevait entre ce qu’il était tenu de divulguer officiellement et ce qu’il savait être vrai.

Maintenant, à l’ère du management totalitaire et de la culture d’entreprise, l’injonction s’accentue pour résonner en un « souris, je te paie, sois engagé de ta personne dans les prestations que je te demande, je te paie, mobilise ton réseau personnel pour ta cause professionnelle, je te paie »… L’expression insensée voulant que « le client ait toujours raison » constitue une autre de ces devises – ou monnaies névrotiques – exigeant énormément sur le plan psychique de la part de qui en subit les conséquences.

Le médium de l’argent, dans les transactions auxquelles il préside, constitue un agent de refoulement d’affects très violent. Ce quantum de férocité se manifeste nettement dès lors qu’on s’imagine au restaurant commander un repas, le déguster et quitter les lieux sans régler l’addition. La violence en cause se présente alors dans sa netteté. Quel pouvoir de coercition, se rend-on compte, représente ce moyen de par l’autorisation qu’il confère à commander (à) autrui ! L’argent lubrifiant le rapport, la violence reste, mais tue, car il permet d’en faire l’épargne : si l’on est riche, on la nie tout en l’exerçant, si l’on est pauvre, on la refoule tout en s’y soumettant. Dans le premier cas, il s’agit de ne jamais la nommer et de jouir des prérogatives sourdes qu’elle dispense, dans le second, de la censurer et d’intérioriser ses logiques. La logique se déglingue le jour où un placeur confronté à l’arrogance du baron de Rothschild se permet un moment d’humour qui déplace en un éclair les rapports de conscience.

Le trait d’esprit permet en effet de gommer une situation pour la scénariser autrement. Grâce à lui, les dignitaires et honorables personnages sont nus et sombrent brutalement dans la farce, comme s’en assure le réalisateur québécois Pierre Falardeau dans Le temps des bouffons.

Toute la rapace est là : des boss pis des femmes de boss, des barons de la finance, des rois de la pizza congelée, des mafiosos de l’immobilier. Toute la gang des bienfaiteurs de l’humanité. Des charognes à qui on élève des monuments, des profiteurs qui passent pour des philanthropes, des pauvres types amis du régime déguisés en sénateurs séniles, des bonnes femmes au cul serré, des petites pelotes qui sucent pour monter jusqu’au top, des journalistes rampants habillés en éditorialistes serviles, des avocats véreux, costumés en juge à 100000 piastres par année, des lèche-culs qui se prennent pour des artistes. Toute la gang est là : un beau ramassis d’insignifiants chromés, médaillés, cravatés, vulgaires et grossiers avec leurs costumes chics et leurs bijoux de luxe. Ils puent le parfum cher. Sont riches pis sont beaux : affreusement beaux avec leurs dents affreusement blanches pis leur peau affreusement rose. Et ils fêtent…

Mais l’humour risque rapidement de se noircir. Étrangement, les mots de Falardeau, certainement immondes, gagnent en même temps en dignité. C’est à eux que l’on pense, et ils nous sauvent même, lorsqu’on voit l’oligarchie mondiale se payer chez les Desmarais à Sagard un spectacle somptuaire aussi navrant que la plus ordinaire des programmations télévisuelles. Ce sont eux également qui donnent de la consistance à nos regards devant la scène sidérante du documentaire d’Andreas Pichler, Le syndrome de Venise, où l’on apprend que des millions de touristes mettent littéralement à sac les fondements de la cité vénitienne, en y jouant les nobles anciens à l’occasion de misérables bals masqués dans lesquels on leur fait porter des costumes d’époque.

La narration célèbre du Temps des bouffons, de Pierre Falardeau, ne vient pas seulement donner un peu de hauteur testimoniale à tant de scènes qui deviennent hélas pour nous famillionnaires, mais elle fait également preuve d’une autre vertu : elle montre l’injustice à l’œuvre lorsque le pauvre et le riche s’entre-méprisent. Le cinéaste ne rend-il pas clair, en opposant de la vulgarité à la vulgarité, que c’est souvent au prix de s’autodéprécier que la pauvreté arrive à dénoncer le charme discret de la bourgeoisie ? N’est alors pas seulement le mépris réciproque d’un homme envers un autre, mais le mépris réciproque d’un homme riche et d’un homme pauvre, dont le dernier doit cependant, lui, s’avilir pour partager ce sentiment partagé. Il y a là de quoi, même pour l’amateur de mots d’esprit, perdre rapidement sa superbe. Soudainement plus cru et moins spirituel lui aussi, le personnage d’Heinrich Heine ne tardait pas à taxer les nantis, inconscients d’eux-mêmes tellement l’argent les pourrit, de « Millionarr », de millioniaisre pour ainsi dire, narr désignant en allemand la bêtise.

Un tel soulagement psychique n’est pas indiqué, car il n’est qu’une manière de se préparer de nouvelles épreuves. Il est bien évidemment très rare qu’on s’en sorte grandi. Restent alors aux laissés-pour-compte de la créance psychique l’inventivité, le détournement, l’humour, la finesse, la créativité… Toutes choses que jalouseront ceux que l’argent a depuis longtemps dispensés de réfléchir ainsi. Ceux qui le détiennent s’accapareront alors après coup les fruits de cette attitude pourtant développée dans les moments de résistance contre eux. Ils se feront les détenteurs de droits de propriété intellectuelle de modes vestimentaires qui, hier, confinaient à la marginalité ceux qui les avaient initiées, ils enseigneront dans de beaux collèges les textes sublimes que les laissé-pour-compte auront difficilement écrits dans une colère à leur encontre, ou plus loin encore ils embourgeoiseront les quartiers auxquels de pauvres désœuvrés étaient parvenus à insuffler un esprit et une âme… Il leur restera donc à se payer l’exclusivité des inventions générées par la richesse d’esprit de ceux qui devaient surmonter les contraintes pesant sur eux.. Cet humour au second degré, très riche, restera leur façon de rire les derniers. Un rire gras retentira alors qu’ils réduiront les formes qui s’étaient développées indépendamment d’eux à des pièces que l’on place dans le jeu du commerce, leur seule passion, pour n’y voir qu’une stricte démonstration de force monétaire.

Voir aussi du même auteur : Typologie électorale


[1Quantité déterminée, montant dans une répartition, proportion d’une grandeur dans un ensemble

[2Quantité d’énergie psychique, dont la production est susceptible d’accompagner toute impression psychique, le quantum d’affect (Affektbetrag) est d’abord une valeur (pour reprendre la traduction française proposée par Freud en 1893), c’est-à-dire qu’il possède une teneur qui, comme telle, dépasse nos instruments de mesure, mais ne s’en impose pas moins « énergiquement » au sujet. Cette valeur cependant échappe à l’appréciation, par suite de son extrême labilité : dépourvue de support, elle consiste en un processus centrifuge, mais orienté vers l’intérieur du corps, analogue aux phénomènes d’innervation motrice et sécrétoire.
Ce facteur quantitatif, non mesurable et mobile, n’est de surcroît lié à aucun contenu représentatif privilégié (Vorstellung inhalt). On ne saurait donc le connaître que grâce à son « représentant psychique » (psychischer Repräsentant), l’affect, dans lequel le sujet met en œuvre la possibilité qui lui est donnée de « remarquer » tout déploiement énergétique.
Si l’hypothèse d’un quantum d’affect s’avère donc nécessaire, c’est en même temps l’hypothèse la plus pauvre en contenu, puisqu’elle ne véhicule aucune information tant sur la nature que sur l’intensité — essentiellement variable — d’une pulsion qui n’a point encore pris conscience de soi.
Baldine SAINT GIRONS, « AFFECT QUANTUM D’ », Encyclopædia Universalis