Un plan d’action après la gauche par Denis Collin

8 Déc 2018

Extrait de la conclusion du livre de Denis COLLIN « Après la gauche »

Des transformations historiques profondes sont en cours dans tous les pays du monde et en particulier dans les pays démocratiques qui ont vécu si longtemps sous le signe du progrès, de la gauche, du mouvement ouvrier et du socialisme. Sur quoi ces changements déboucheront ils ? Nul ne peut le prévoir et on ne peut qu’esquisser ce qui serait à la fois possible et souhaitable. Mais quoi qu’il en soit, la « gauche » est arrivée au terme de son chemin. Une nouvelle page s’ouvre. Comprendre comment on en est arrivé là, c’est peut-être la tâche la plus importante pour affronter l’avenir.

Au commencement était l’action

Il est donc certainement assez vain de distinguer à l’avance un nouveau sujet révolutionnaire. On a déjà parlé de cette question à propos de la crise de la gauche. Par contre, il est intéressant de savoir quels intérêts pertinents doivent être défendus au premier lieu.

Si les peuples sont des éléments actifs dans le cadre de la nation, la question essentielle est celle de la liberté. Autrement dit, l’organisation politique nationale est nécessairement conçue comme si elle était le résultat d’une délibération entre citoyens libres et égaux. C’est l’idée ancienne et encore utile du « contrat social » comme fondement du droit politique [1]Le contrat social est sans doute une erreur si on le considère d’un point de vue historique ou anthropologique. L’homme est un animal social et il ne le devient pas par une décision arbitraire, … Continue reading. Pour que la multitude puisse faire un, il faut en effet que deux conditions soient remplies. La première est que la République, qu’il s’agit de constituer ou de maintenir, soit libre, c’est à dire qu’elle soit souveraine et non soumise à une politique étrangère. Parler de souveraineté populaire en général sans poser la question précise de la souveraineté nationale, et donc des limites de la nation, c’est du bavardage qui n’engage à rien, sinon à permettre toutes les variations opportunistes. La deuxième condition, complémentaire de la première, est que les citoyens soient libres, c’est à dire que l’organisation politique ne soit pas vécue comme une domination mais une protection et une garantie de perspectives de vie assurées. Ces deux conditions premières ne sont pas « classistes ». N’importe quel citoyen raisonnable devrait les vouloir. En ce sens la stratégie politique doit être celle d’un rassemblement national.

En second lieu, si la classe ouvrière n’est pas une classe révolutionnaire « en soi » et a fortiori « pour soi », cela n’empêche pas qu’on doive en premier lieu envisager les questions sociales et politiques du point de vue des plus défavorisés, selon la direction indiquée par John Rawls dans sa théorie De La Justice. Voyons comment on en arrive à cette conclusion.

John Rawls

Si une transformation sociale est possible, c’est seulement parce que la nation, dans sa partie la plus nombreuse soutient une telle transformation. Comment faire de la nation un bloc ? Gramsci parle de rassemblement populaire, de réforme morale, et d’autres expressions de ce genre. Ce qui seul peut rassembler la nation, c’est la justice. L’injustice divise les citoyens entre ceux qui ont plus que leur dû et ceux qui ont moins que leur dû, les premiers exploitant les seconds. Si on prend les choses de manière dynamique, on voit qu’une loi est juste si et seulement si, premièrement elle profite à tous et, deuxièmement, elle améliore en priorité la situation des plus défavorisés. Un tel principe, comme le montre Rawls est celui qui serait choisi par tout individu rationnel ignorant ses propres avantages. On peut faire beaucoup de critiques à la philosophie politique de Rawls, mais ce principe non seulement correspond à nos intuitions morales courantes, mais encore permet de concilier deux exigences qui peuvent paraître contradictoires, le principe d’égalité et la nécessité de faire des différences dans les positions sociales et de pouvoir.

Antonio Gramsci

Sans doute, on ne peut pas rêver que tous les citoyens soient effectivement ces êtres raisonnables épris de liberté et de justice. Mais une majorité peut se dégager dans l’action, l’expérience aidant. République et justice sociale, c’est la république sociale, et c’est d’ailleurs la définition de la République Françaises, aux termes de l’article I de la constitution. Objectif capable de faire « l’union du peuple de France » comme on disait jadis au PCF, la république sociale peut rassembler le peuple des travailleurs (dépendants et indépendants), mais aussi « les intellectuels » attachés à la langue, à la culture et à une « certaine idée de la France », mais aussi une partie du patronat qui se sent des devoirs à l’égard du pays et pas seulement à l’égard de ses actionnaires et peut-être même les plus lucides des membres de la classe capitaliste transnationale qui se rendent compte de l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfoncés en suivant les orientations actuelles. Ceux qui citent Gramsci sans l’avoir lu peuvent ainsi se rendre compte de ce que peut vouloir dire hégémonie. L’idée de République Sociale et ce qui s’en déduit peut devenir hégémonique et ainsi être le drapeau d’un sursaut national.

Que faire des vieux partis ?

Tout cela implique que la structure partisane de la vie politique doit être bouleversée. Les vieux partis ne sont pas forcément envoyés aux « poubelles de l’histoire ». Mais nous devons changer nos regards et briser les classifications anciennes. Le PS est certes en parti de gauche, mais après la séquence électorale de 2017 il n’existe plus comme parti porteur de la tradition social-démocrate et socialiste. Le PS est au pouvoir avec Macron, Le Drian, Collomb, Ferrand, Castaner et tant d’autres qui sont la véritable armature de la majorité actuelle. Et ce qui subsiste en dehors de la majorité présidentielle n’est qu’une fausse opposition. L’inénarrable Le Foll l’a dit pour ceux qui n’auraient pas compris : il souhaite le succès du quinquennat Macron.

Aussi délabré qu’il soit, le PCF n’est pas le PS, même si une partie de sa direction (Laurent, Brossat) en est réduite à réclamer l’aumône au PS – sans même s’être rendu compte que celui-ci est devenu tout aussi squelettique. En étant optimiste, on peut espérer qu’un sursaut aura lieu… En ce qui concerne ce qu’on appelle un peu bêtement l’extrême gauche, à part les groupes trotskistes issus de l’ex-OCI et Lutte Ouvrière, à peu près tous les autres groupes sont profondément décomposés, ralliés à toutes les âneries possibles et imaginables, de l’islamophilie au néo-féminisme (ainsi le NPA).

Reste La France Insoumise qui a soulevé de grands espoirs mais dont l’avenir est bien incertain au moment où sont écrites ces lignes. On avait pu croire, lors de la présidentielle de 2017 que ce nouveau mouvement allait rebattre les cartes, mais ses chefs vacillent, les tentations sont grandes de revenir aux vieux schémas droite-gauche, de réanimer un antifascisme absurde en l’absence de fascisme. Situation d’autant plus préoccupante que LFI est, selon les termes mêmes de son chef, un « mouvement gazeux », sans structure, sans pensée commune, sans structuration et sans racines profondes dans la vie politique quotidienne de notre pays. LFI avait tout misé sur la « guerre de mouvement » de l’élection présidentielle et commence à prendre l’eau quand il faut passer à la « guerre de position ». Qu’il y ait des divergences dans un mouvement politique un tant soit peu massif, c’est très naturel. Le problème est que LFI est faite pour être un mouvement monolithique, sans procédure de délibération, sans démocratie interne et entièrement dépendante des décisions d’un petit noyau dirigeant qui ne peut être contesté.

References

References
1 Le contrat social est sans doute une erreur si on le considère d’un point de vue historique ou anthropologique. L’homme est un animal social et il ne le devient pas par une décision arbitraire, la vie sociale n’est pas pour lui le résultat d’une convention. Mais comme « idée régulatrice » pour le droit, le contrat social peut s’imposer.

Ça devrait vous plaire aussi :

Le chaos (extrait) par Pier Paolo Pasolini

Le chaos (extrait) par Pier Paolo Pasolini

A l’été 1968, Pier Paolo Pasolini inaugure une rubrique dans l’hebdomadaire « Tempo » qu’il intitule « Le Chaos » : c’est l’année des contestations, des manifestations étudiantes, de la lutte pour les droits civils. Dans un pays qui est en train de changer rapidement, Pasolini intervient de manière fortement polémique sur les thèmes dominant du jour, et ce qui sont prétextes à des réflexions.
Voici un extrait du livre qui réunit ses articles. Il concerne une polémique par lettres avec trois jeunes lecteurs qui restent d’actualité en 2022.

XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.

XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.

14ème chapitre du « Manifeste contre le travail ». En 1999, alors que déjà le mouvement alter-confusionniste néo-keynésien et son idéologie alter-capitaliste de défense des « services publics » déployait tout juste au lendemain du contre-sommet de Seattle, la léthargie croissante de son anticapitalisme tronqué contre le seul « capitalisme financier », la revue allemande « Krisis » fondée en 1986 par Robert Kurz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Roswitha Scholz et Peter Klein, décidait de synthétiser en un nouveau grand Manifeste ses réflexions théoriques en rupture avec l’ensemble des courants marxistes du XXe siècle et plus encore avec cette gauche néo-keynésienne, dans un livre à large diffusion : le fameux Manifeste contre le travail.
Palim Psao

Pourquoi il faut supprimer les partis politiques par Simone Weil

Pourquoi il faut supprimer les partis politiques par Simone Weil

Simone Weil, philosophe française née en 1904, n’avait pas beaucoup de sympathie pour les partis politiques. Simon Weil va même plus loin que cela puisqu’elle était pour la suppression des partis politiques, position qu’elle a exprimée dans un petit texte intitulé « Note pour la suppression générale des partis politiques » paru en 1950 dont il est question dans cet article.

0 commentaires