Le Chemin des Dames

samedi 22 avril 2017
par  Pierre MAILLET
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Les flonflons de la commémoration du déclenchement de la 1ère guerre mondiale se sont évanouis alors qu’il y a tant à dire sur le scandale de cette guerre appelée par l’historien Jacques R. Pauwels « grande guerre de classe » dans son gros livre édité aux éditions Delga en 2014.

Souvenons-nous de l’indécence de François Hollande pour qui « Commémorer, c’est saisir la force des générations qui nous ont précédé », « c’est rappeler que la République ne doit avoir peur de rien », « c’est savoir d’où l’on vient », « c’est renouveler le patriotisme, celui qui unit, qui rassemble et n’écarte personne », « commémorer c’est porter un message de confiance dans notre pays », « c’est vanter l’audace du Français libre ». En résumé il rappelait à nouveau à une « Union Sacrée » en digne héritier des propagandistes chauvins de 1914 trahissant le mouvement socialiste et reniant le combat de Jaurès, première victime de cette guerre.

En faisant allusion à cette immense boucherie que fut la guerre 1914-1918, Il osait nous demander de « Faire bloc » pour « gagner les batailles économiques ». Justifiait-il ainsi les innombrables victimes de la mondialisation néolibérale ? Le souvenir de la Grande Guerre, disait-il, rappelle « l’impérieuse nécessité de faire bloc si nous voulons gagner les batailles qui, aujourd’hui, ne sont plus militaires mais économiques, et qui mettent en jeu notre destin et notre place dans le monde ». Ainsi il apparaissait comme nouveau sergent recruteur de l’ « Union sacrée » derrière les intérêts du capitalisme.

Il y a 100 ans du 16 au 25 avril 1917 se déroulait la terrible bataille du Chemin des Dames.

Extrait de J.-R. Pauwels – 1914-1918 La grande guerre des classes. Editions Delga, 2014, 529p.

Sur le front occidental, le printemps 1917 fut témoin d’une nouvelle offensive sanglante des Français dans le but d’effectuer une percée décisive dans les lignes allemandes. Cette attaque eut lieu le long d’une vieille route allant plus ou moins de Soissons à Rems. On l’appelle le « chemin des Dames » parce que au XVIIIè siècle, elle était fréquemment empruntée par les filles de Louis XV. Celles-ci y faisaient la navette entre Versailles et leur séjour de campagne de Louvois, village des environs Reims. L’offensive fut l’œuvre du nouveau commandant en chef de l’armée française, le général Robert Nivelle, homme encore assez jeune qui, toutefois, à l’instar de son prédécesseur Joffre, était apôtre convaincu de « l’offensive, l’offensive encore, et à outrance ». (Mais la promotion de Nivelle semble avoir été due du moins en partie à son apparence supposée « aristocratique » ; il était « grand, jeune, de tournure élégante, avec un beau visage fier et régulier ».) Le long du Chemin des Dames, les Allemands, comme à leur habitude, étaient fortement retranchés dans le terrain situé plus en hauteur et, une énième fois, les Français devaient donc attaquer à partir de la vallée. Les combats y durèrent du 16 au 25 Avril 1917 et des centaines de milliers de Français y furent massacrés – tout comme l’année précédente dans les environs de Verdun. (Les pertes totales des français – morts, blessés et prisonniers – auraient été de 271000, dont 145000 tués, contre 163000 du côté allemand.) Mais alors que les sacrifices sans précédent autour de Verdun avaient finalement empêché les Allemands de s’emparer de cette ville symboliquement importante et qu’en ce sens ils s’étaient soldés par une sorte de victoire française, la bataille du Chemin des Dames ne fut finalement qu’une boucherie absurde, car elle ne fournit absolument aucun résultat positif.

Aujourd’hui, […] les monuments rappelant les combats qui eurent lieu au Chemin des Dames au printemps 1917 sont de dimensions relativement modestes. L’un d’eux se trouve au village de Craonne, mais la boucherie est évoquée de façon bien plus saisissante par le texte et la musique de la « chanson de Craonne », un chant pacifiste créé à l’époque et qui connut un énorme succès chez les poilus. Elle fut connue aussi sous d’autres noms, par exemple « Les sacrifiés », terme par lequel se désignaient eux-même les soldats qui furent immolés par dizaines de milliers au Moloch de la guerre par Nivelle et consorts. Mais les autorités militaires interdirent de diffuser cette chanson, ce qui est très compréhensible à sa lecture :

Paroles

Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé,
On va r’prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés !

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.

Refrain
Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

Refrain
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !

En 1917, le nombre de mutins se serait situé entre 59000 et 88000 hommes et pas moins d’un tiers de l’armée française aurait été impliquée dans les mutineries, à savoir 68 divisions, 128 régiments d’infanterie (dont 7 régiments « coloniaux »), 22 bataillons d’infanterie légère (chasseurs à pied) et 7 régiments d’artillerie

Daniel Mermet avait consacré de nombreuses émissions « Là-bas si j’y suis » sur cette période douloureuse de notre histoire :

Les lettres de Craonne (1) : la sanglante bataille du Chemin des Dames sur le plateau de Craonne au travers des lettres des combattants.
Craonne, rose rouge pour Georges : l y a cent ans, au Chemin des Dames, tout ceux qui montaient tombaient dans le ravin. 40 000 en sept jours, dont beaucoup de tirailleurs sénégalais. Les bidasses se révoltèrent, crosses en l’air. Longtemps interdite, la chanson de Craonne rend honneur aux mutins magnifiques.
La chanson de Craonne. Les mutins
La chanson de Craonne (2)
La chanson de Craonne (3)
La chanson de Craonne (4)Le Caporal Dauphin : Suite et fin de la rediffusion de la série de reportages de Daniel Mermet sur les mutins de 1917. L’histoire du Caporal Dauphin, fusillé à Tauves pour l’exemple le 12 juin 1917 lors des mutineries. Jamais réhabilité
Craonne, sa chanson, ses mutins
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