« Destruction, oubli : expressions d’une contre-volonté refoulée » - L’inconscient au quotidien

mardi 15 juillet 2014
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a)Un ami me fait part du fait suivant : Il y a quelques années, je me suis fait élire membre du comité d’une associa­tion littéraire, dans l’espoir que cette société m’aiderait à faire jouer une de mes pièces. Je prenais part, sans grand enthousiasme d’ailleurs, aux réunions du comité qui avaient lieu tous les vendredis. Il y a quelques mois, je reçus l’assu­rance que ma pièce serait jouée au théâtre de E, et depuis ce moment j’oublie régulièrement de me rendre aux séances. Ayant lu vos travaux, j’ai eu honte de mon oubli, en me disant que c’était indélicat de ma part de manquer les réunions parce que je n’avais plus besoin de ces gens. Aussi étais-je fermement décidé à ne pas oublier d’assister à la réunion du vendredi sui­vant. Je pensais tout le temps à cette décision et, lorsque je l’ai enfin mise à exécution, je me suis trouvé, à mon grand étonnement, devant une porte close : je m’étais en effet trompé de jour ; j’étais venu le samedi, alors que les séances, ainsi que je l’ai dit, avaient lieu le vendredi. »
1. - Impossibilité de retrouver un objet, des­truction, oubli : triple expression d’une seule et même contre-volonté refoulée.

« J’ai promis à mon frère de lui prêter une partie de ma collection d’illustrations que j’avais réunie en vue d’un travail scientifique. Il voulait les uti­liser à titre de projections au cours d’une confé­rence. À vrai dire, je ne tenais pas beaucoup à ce que ces reproductions, que j’avais réunies avec beaucoup de difficultés, fussent présentées ou publiées avant que j’aie pu les utiliser moi-même. Mais cette idée n’a fait que traverser mon esprit, et j’ai promis à mon frère de rechercher les négatifs des images dont il avait besoin [...]. Mais impossible de retrouver ces négatifs. J’ai cherché dans toutes les boîtes renfermant les négatifs se rapportant à mon sujet, j’ai eu en main plus de deux cents négatifs que j’ai examinés un à un, sans pouvoir mettre la main sur ceux dont mon frère avait besoin. Je soupçonnais bien qu’au fond je ne tenais pas à lui rendre le service demandé. Aussi, ayant pris conscience de cette idée désagréable que j’avais repoussée, je m’aper­çus que j’avais mis de côté, sans l’examiner, une des boîtes à négatifs, celle-là précisément qui renfermait ce que je cherchais. Sur le couvercle de cette boîte figurait une brève indication de son contenu, et il est probable que j’avais jeté un rapide coup d’oeil sur cette indication, avant de mettre la boîte de côté.
« L’idée désagréable ne semblait cependant pas tout à fait vaincue, car divers incidents ont encore retardé l’envoi des images. En nettoyant une des plaques de la lanterne, je l’ai laissée tomber à terre où elle s’est brisée en mille mor­ceaux [ ]. Ayant préparé un autre exemplaire de cette même plaque, je l’ai encore laissé tom­ber, mais j’ai pu empêcher sa destruction, en l’arrêtant à temps dans sa chute vers le par­quet. Pendant que je montais les plaques de la lanterne, tout le tas tomba de nouveau à terre, sans qu’il y ait cette fois la moindre casse. Enfin, plusieurs jours se passèrent, avant que je me sois décidé à les emballer et à les expédier, chose que je me promettais toujours de faire le len­demain et que j’oubliais régulièrement. »

2. - Oubli répété. Méprise lors de l’exécution finale de l’acte plusieurs fois oublié.

« Je devais envoyer à un ami une carte postale, mais remettais cet envoi d’un jour à l’autre, et je soupçonne fort que la cause en était la sui­vante : mon ami m’avait annoncé la visite immi­nente d’une personne que je n’étais pas enchanté de voir. Lorsque la semaine au cours de laquelle je devais recevoir la visite annoncée se fut écou­lée et que je pus espérer que la personne si peu désirée ne viendrait plus, je me décidai enfin à écrire la carte postale dans laquelle je disais quand on pouvait me voir. En écrivant cette carte, je voulais d’abord ajouter que j’avais été empêché de l’envoyer plus tôt par druk werk (en hollandais, « surcroît de travail »), mais je ne le fis pas, m’étant dit qu’aucune personne rai­sonnable ne croit plus à cette excuse banale. J’ignore si ce petit mensonge cherchait à s’ex­primer quand même : toujours est-il qu’en expé­diant ma lettre je la mis par mégarde dans la boite aux Druk werk (en hollandais, « imprimés »). »

Sigmund Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Trad.. S. Jankélévitch. Payot