Typologie électorale par Alain Deneault

22 Mai 2018

Une typologie de cinq personnages conceptuels se dessine pour traduire les réactions possibles à l’hégémonie enjoignant à la révolution anesthésiante à laquelle nous poussent les théories du management et la propension aux petits arrangements institutionnels qui caractérisent les dernières décennies

Le cassé

Selon le romancier Pierre Lefebvre, ou encore « l’homme qui dort », dixit Georges Pérec, refusent tous deux l’ordre institué en s’y soustrayant. Ils font le dos rond sous l’époque. Sous les radars, ces pique-assiettes ou ascétiques refusent tous deux les facéties et aberrations qu’institue l’organisation contemporaine et optent sans hésitation pour un statut précaire. Comme le dit Lefebvre, « l’unique et véritable raison pour laquelle je n’ai pas su garder la plupart de mes jobs reste au fond assez simple : je n’ai jamais pu m’habituer à mon statut de « ressource humaine » » (Pierre Lefebvre, Confession d’un cassé, 2015). Ils agissent ainsi par dégoût viscéral et dans l’optique de la préservation de soi, plus que par souci de résistance politique.

Georges Perec

Version Jérome Leroy cela donne :

Le ciel est bleu, la [Bretagne] est belle et les Français, cette fois-ci en toute conscience, s’’apprêtent à donner une majorité à des godillots au service des intérêts de classe du capital qui vont les renvoyer, en souriant comme des drogués, chez Dickens et Zola réunis. Devant un tel degré de bêtise suicidaire, je ne suis pas fatigué, je suis juste en rogne.Retour ligne automatique
Mais comme je n’aime pas la mauvaise humeur misanthropique, je pense que je vais arrêter après le 17 juin de jouer dans les farces électorales. Je songe à ouvrir du côté [des monts d’Arrée] une école autogérée dans une communauté affinitaire où l’’on apprendra aux enfants le jardinage, la poésie et le maniement des explosifs, ce qui revient au même. Je recherche donc une jardinière pour parachever le projet.
Pour le reste, ça ira, merci.

Le médiocre par défaut

Métro, boulot dodo… Et vos rêves ?
Source : occupy Marseille

C’est la personne infortunée qui croit aux mensonges qu’on lui raconte : ils sont depuis sa tendre enfance tout ce à quoi elle a droit. Pas méchante, aimée des idéologues, elle souscrit à leurs théories parce que celles-ci se sont confondues aux structures de sa subjectivité. Tout ce qui ressort des pratiques du temps lui semble couler de source. Certes elle en souffre, consomme peut-être des somnifères le soir et beaucoup de café le matin, mais qu’une équipe sportive locale remporte un championnat l’égaie et le voyage qu’elle envisage à destination de la plage que lui vante son agence de voyages l’aide à tenir. Rien, toutefois, ne vient perturber le sommeil de la raison lorsqu’il arrive le temps de poinçonner à neuf heures. Si elle n’est pas heureuse, en tous les cas, elle s’affaire à l’affirmer.

Le médiocre zélé

Une plaie. Celui là en redemande. C’est le combinard qui se réveille en se demandant d’office comment grenouiller pour obtenir les faveurs d’une autorité dont il compte opportunément partager les vues, en éliminant soigneusement tous les concurrents qui le gênent. Il s’agit d’un maître des arrangements. L’aide considérablement l’art de ne cultiver aucune conviction sur rien, de façon à se rendre disponible aux compositions de circonstances. L’époque lui ressemble et l’avenir lui appartient. Rien ne l’arrêtera puisque tous les adages existent pour jalonner son parcours d’un semblant de moralité. Être incapable de quelque réflexivité constituera la principale de ses forces

La situation est donc devenue si grossière que même des instruments de pensée rudimentaires suffisent à en rendre compte haut la main : d’un côté la classe mobilisée des oligarques, de l’autre le gros de la société. Entre les deux, c’est vrai, la tranche du fantasme, c’est-à-dire le groupe de ceux qui, en songe et à des degrés variés d’irréalisme, se racontent qu’ils ont une chance sinon de rejoindre le premier bloc du moins de s’y affilier de suffisamment près, fut-ce en simple imagination, pour avoir l’impression d’en être. Tranche décisive en réalité, qui permet d’estomper la violence de l’antagonisme de base et de donner à la domination réelle de l’oligarchie d’indispensables oripeaux de légitimité démocratique. Par conséquent tranche vers laquelle sont dirigés tous les efforts du candidat du vide, toutes ses évacuations du plein, toute l’écœurante comédie de la « rupture », de l’« anti-système » et de la « fraîcheur de vivre » nécessaire à recouvrir la ligne réelle, dont le slogan véritable devrait être « Davantage du même » — il est vrai qu’on ne peut pas accuser « En marche » d’être par soi mensonger puisqu’il omet prudemment de dire vers quoi…

La tranche du fantasme selon Frédéric Lordon

Le médiocre malgré lui

Il ne se dissimule en rien le caractère stérile de ce qu’il fait, quand il ne s’agit pas – dans le domaine de la grande industrie, de la monoculture, de l’extractivisme ou de la psychologie organisationnelle – du tort réel que son travailTravail Pour le courant de la critique de la valeur, Il ne faut surtout pas entendre le travail ici comme l'activité, valable à toute époque, d'interaction entre l'homme et la nature, comme l'activité en générale. Non, le travail est ici entendu comme l'activité spécifiquement capitaliste qui est automédiatisante, c'est à dire que le travail existe pour le travail et non plus pour un but extérieur comme la satisfaction d'un besoin par exemple. Dans le capitalisme le travail est à la fois concret et abstrait. Source: Lexique marxien progressif produit. Mais il a aussi des bouches à nourrir et une hypothèque à payer. Pratiquant son métier sur un mode coercitif , mais bien conscient de la banalité du mal qu’il traduit, il en éprouve également, dans le poids du quotidien, le mal de la banalité. Tout au plus pourra-t-il se permettre de militer dans un syndicat, jusqu’à ce qu’il rencontre éventuellement les mêmes problèmes que dans son service. C’est dans un profond malaise qu’il poursuit son existence.

Les têtes brûlées

lles fonceront en dénonçant témérairement les ressorts des institutions au pouvoir, et tireront pour seul salaire la fierté d’en être pas. Elles s’érigent en pourfendeurs de la médiocratie jusqu’à ce que le star-système les reconnaisse comme figure maudite, dont elles cherchent désespérément les prétendants qui en rempliront l’office.

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« Réflexions sur le racisme » par Cornelius Castoriadis

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Exposé au colloque de L’ARIF « Inconscient et changement social », le 9 mars 1987.
Publié dans Connexions, n° 48, 1987,
puis dans Les carrefours du Labyrinthe III – Le monde morcelé, 1990, Seuil
(mis en ligne en 2009 sur le site du collectif Lieux communs).
Nous sommes ici, cela va de soi, parce que nous voulons combattre le racisme, la xénophobie, le chauvinisme et tout ce qui s’y apparente. Cela au nom d’une position première : nous reconnaissons à tous les êtres humains une valeur égale en tant qu’êtres humains et nous affirmons le devoir de la collectivité de leur accorder les mêmes possibilités effectives quant au développement de leurs facultés.

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