Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale
Morceaux choisis par Nicolas Cazaux publiés sur son site
En 1934, Simone Weil entreprend d’examiner attentivement les tenants et les aboutissants de la lutte des classes et des aspirations de Marx et des marxistes en général. Or « mille difficultés surgissent » :
« Car Marx a bien montré que la véritable raison de l’exploitation des travailleurs, ce n’est pas le désir qu’auraient les capitalistes de jouir et de consommer, mais la nécessité d’agrandir l’entreprise le plus rapidement possible afin de la rendre plus puissante que ses concurrentes. Or ce n’est pas seulement l’entreprise, mais toute espèce de collectivité travailleuse, quelle qu’elle soit, qui a besoin de restreindre au maximum la consommation de ses membres pour consacrer le plus possible de temps à se forger des armes contre les collectivités rivales ; de sorte qu’aussi longtemps qu’il y aura, sur la surface du globe, une lutte pour la puissance, et aussi longtemps que le facteur décisif de la victoire sera la production industrielle, les ouvriers seront exploités. À vrai dire, Marx supposait précisément, sans le prouver d’ailleurs, que toute espèce de lutte pour la puissance disparaîtra le jour où le socialisme sera établi dans tous les pays industriels ; le seul malheur est que, comme Marx l’avait reconnu lui-même, la révolution ne peut se faire partout à la fois ; et lorsqu’elle se fait dans un pays, elle ne supprime pas pour ce pays, mais accentue au contraire la nécessité d’exploiter et d’opprimer les masses travailleuses, de peur d’être plus faible que les autres nations. C’est ce dont l’histoire de la révolution russe constitue une illustration douloureuse.

Si l’on considère d’autres aspects de l’oppression capitaliste, il apparaît d’autres difficultés plus redoutables encore, ou, pour mieux dire, la même difficulté, éclairée d’un jour plus cru. La force que possède la bourgeoisie pour exploiter et opprimer les ouvriers réside dans les fondements mêmes de notre vie sociale, et ne peut être anéantie par aucune transformation politique et juridique.
Cette force, c’est d’abord et essentiellement le régime même de la production moderne, à savoir la grande industrie. À ce sujet, les formules vigoureuses abondent, dans Marx, concernant l’asservissement du travailTravail Pour le courant de la critique de la valeur, Il ne faut surtout pas entendre le travail ici comme l'activité, valable à toute époque, d'interaction entre l'homme et la nature, comme l'activité en générale. Non, le travail est ici entendu comme l'activité spécifiquement capitaliste qui est automédiatisante, c'est à dire que le travail existe pour le travail et non plus pour un but extérieur comme la satisfaction d'un besoin par exemple. Dans le capitalisme le travail est à la fois concret et abstrait. Source: Lexique marxien progressif vivant au travail mort, “le renversement du rapport entre l’objet et le sujet”, “la subordination du travailleur aux conditions matérielles du travail”. “Dans la fabrique”, écrit-il dans le Capital, “il existe un mécanisme indépendant des travailleurs, et qui se les incorpore comme des rouages vivants… La séparation entre les forces spirituelles qui interviennent dans la production et le travail manuel, et la transformation des premières en puissance du capital sur le travail, trouvent leur achèvement dans la grande industrie fondée sur le machinisme. Le détail de la destinée individuelle du manœuvre sur machine disparaît comme un néant devant la science, les formidables forces naturelles et le travail collectif qui sont incorporés dans l’ensemble des machines et constituent avec elles la puissance du maître.” Ainsi la complète subordination de l’ouvrier à l’entreprise et à ceux qui la dirigent repose sur la structure de l’usine et non sur le régime de la propriété. De même “la séparation entre les forces spirituelles qui interviennent dans la production et le travail manuel”, ou, selon une autre formule, “la dégradante division du travail en travail manuel et travail intellectuel” est la base même de notre culture, qui est une culture de spécialistes. La science est un monopole, non pas à cause d’une mauvaise organisation de l’instruction publique, mais par sa nature même ; les profanes n’ont accès qu’aux résultats, non aux méthodes, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent que croire et non assimiler. Le “socialisme scientifique” lui-même est demeuré le monopole de quelques-uns, et les “intellectuels” ont malheureusement les mêmes privilèges dans le mouvement ouvrier que dans la société bourgeoise. Et il en est de même encore sur le plan politique.
Marx avait clairement aperçu que l’oppression étatique repose sur l’existence d’appareils de gouvernement permanents et distincts de la population, à savoir les appareils bureaucratique, militaire et policier ; mais ces appareils permanents sont l’effet inévitable de la distinction radicale qui existe en fait entre les fonctions de direction et les fonctions d’exécution. Sur ce point encore, le mouvement ouvrier reproduit intégralement les vices de la société bourgeoise. Sur tous les plans, on se heurte au même obstacle. Toute notre civilisation est fondée sur la spécialisation, laquelle implique l’asservissement de ceux qui exécutent à ceux qui coordonnent ; et sur une telle base, on ne peut qu’organiser et perfectionner l’oppression, mais non pas l’alléger. » (Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale).
N. Cazaux : Dans ces conditions, supprimer les capitalistes ne supprimerait pas la domination, l’oppression et l’exploitation sociales, qui continueraient de se manifester sous des formes étatiques, administratives ou technocratiques, portées par des experts, des gestionnaires, des planificateurs, parfois au nom de l’égalité, du progrès ou même du socialisme (comme on l’a vu en URSS).
La question décisive n’est donc pas seulement qui possède, mais quels types de mode de vie, quels types de technologies, d’organisations et d’échelles sociales rendent la domination, l’oppression et l’exploitation inévitables.
Les rares fois où ils sont confrontés à de telles interrogations sur la réappropriation ou la socialisation des moyens de production, ceux qui tiennent à conserver l’Artificiel superflu bafouillent, au mieux, quelques incantations : « oui mais le tirage au sort », « oui mais la révocabilité des mandats », « oui mais l’intelligence collective », « oui mais la planification démocratique », « oui mais la démocratie participative », « oui mais des conventions citoyennes », « oui mais la cyberdémocratie », etc.





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