Le féminisme est-il soluble dans la décroissance ou, autrement dit qu’en sera-t’il de l’émancipation des femmes dans un monde décroissant ? Au delà de l’idéalisme misandre et opposé à toute réflexion au travers des récits néo-féministes dominants de notre époque, il est nécessaire de s’interroger. C’est bien ce que fait Véra Nikolski[1]Véra Nikolski est issue d’une famille de scientifiques russes, elle est normalienne (Ulm), auteure d’une passionnante thèse de science politique consacrée au militantisme des partis … Continue reading dans son livre « Féminicène[2]NIKOLSKI V. Féminicène, Ed. Fayard, 2023., les vrais raisons de l’émancipation des femmes, les vrais dangers qui la menace ».

Son constat : Contrairement aux thèses des néoféministes(Christine Delphy et Judith Butler entre autres) l’inégalité historique entre les sexes n’est pas d’emblée et à 100 % arbitraire, sans justification, et n’a pas d’explication qu’idéologique. Pour elles, par exemple, les contraintes naturelles liées à la biologie sont le tabou absolu. Pourtant, refuser de considérer les implications du mode de reproduction sexuée sur la condition des femmes, c’est être aveugle à l’apport de l’industrialisation pour l’émancipation féminine.
Simone de Beauvoir et aussi les anthropologues avaient pourtant déjà expliqué en leur temps que l’oppression historique de la femme procédait au moins autant de la nature que de l’homme, la division sexuelle du travailTravail Pour le courant de la critique de la valeur, Il ne faut surtout pas entendre le travail ici comme l'activité, valable à toute époque, d'interaction entre l'homme et la nature, comme l'activité en générale. Non, le travail est ici entendu comme l'activité spécifiquement capitaliste qui est automédiatisante, c'est à dire que le travail existe pour le travail et non plus pour un but extérieur comme la satisfaction d'un besoin par exemple. Dans le capitalisme le travail est à la fois concret et abstrait. Source: Lexique marxien progressif étant avant tout due aux impératifs de survie dans un monde pré-technologique.
Les luttes pour l’égalité entre les sexes qui n’ont jamais eu une intensité comparable à celle des luttes sociales auraient difficilement réussi à faire plier un pouvoir aussi socialement et universellement établi que celui des hommes. Pourquoi, alors, ces luttes peu intenses ont-elles permis, à partir du XIXè siècle, de commencer à porter des fruits ? Le fait est que cela coïncide avec les débuts de l’anthropocène. Le recours aux énergies fossiles opère une révolution dans notre façon de vivre et cela a deux conséquences pour les femmes :
Le travail des femmes hors domicile devient économiquement utile et rendu possible grâce à la transformation radicale de notre quotidien, surtout celui des femmes. Le temps libéré grâce aux progrès techniques, permettant d’externaliser un grand nombre de tâches dévolues aux femmes, pouvait être alors consacré aux études et au travail salarié. Véra Nikolski inverse l’ordre d’importance des facteurs d’émancipation : l’accès à l’éducation ou le retardement de l’âge de la procréation sont des conséquences du changement matériel, technologique de nos sociétés.
Le progrès médical est encore plus fondamental pour l’émancipation des femmes. La pilule et l’avortement ne sont envisageables que dans un contexte où la mortalité infantile est en baisse ce qui les libère de la nécessité de faire beaucoup d’enfants. Cela a été permis grâce à la vaccination, l’asepsie, la pasteurisation et l’antibiothérapie qui n’ont pourtant pas été introduites au terme de revendications au nom du droit des femmes[3]Un enfant sur cinq mourrait avant l’âge de 5 ans..
Nous sommes en présence de l’ambivalence du progrès technique avec ses nuisances et ses bienfaits. Les décroissants et surtout les décroissantes doivent s’en préoccuper. Véra Nikolski conseille aux féministes de réfléchir prioritairement aux risques que représente pour les femmes la fin de l’ère thermo-industrielle. Les droits des femmes ne seront respectés que si les conditions matérielles de leur effectivité sont réunis. Selon elle, les « décroissants » fantasmeraient une transition écologique et énergétique conviviale et festive plutôt que de considérer plus froidement les actions nécessaires. Ce qui est déterminant pour les femmes c’est investir les activités vitales pour l’évolution de leur statut, basées sur l’effort personnel, du faire, au détriment des doléances et des dénonciations.
Tous les décroissants ne sont pourtant pas à l’image décrite par Vera Nikolski. Aurélien Berlan qui distingue la liberté de délivrance de la liberté de subsistance est pleinement conscient qu’il faut « reconstruire des interdépendances personnelles […] L’émancipation des femmes ne consiste pas à se “hausser” à la conception extraterrestre de la liberté comme “dépassement de la nécessité ». Nous pourrions reprocher à Vera Nikolski le désir d’ adapter le modèle dominant actuel plutôt que d’« aider les hommes à rétablir une “relation vivante” avec ces nécessités, à les considérer comme leurs nécessités d’êtres vivants et non comme des nécessités qui leur seraient imposées de l’extérieur. Une fois dépassé le déni de réalité, il sera plus facile de partager équitablement le fardeau du quotidien, ainsi que les joies et les plaisirs simples qui y sont liés[4]Aurélien Berlan, Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 202 ».

Une autre critique féministe est celle de Roswitha Scholz[5]Roswitha Scholz, Le sexe du capitalisme. « Masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, Crise et critique, 2019 qui l’aborde sous l’angle du patriarcat capitaliste producteur de marchandises. Basée sur le concept de la valeur-dissociation, il s’agit d’une critique radicale de la création de valeur et de plus-value par le travail salarié où des activités « sans valeur » pourtant indispensables au bon fonctionnement de nos sociétés sont « dissociées ». Pour Roswitha Scholz ces deux types d’activités, celles qui créent de la valeur et celles qui n’en créent pas, se conditionnent réciproquement. Ces activités dissociées sont habituellement assignées aux femmes. Une description complète de la réalité du mode de production capitaliste doit absolument inclure le fait de cette dissociation. Elle souligne la problématique de la forme d’émancipation des femmes qui, en collaborant à ce système, est une approbation à la logique du mode de production capitaliste. Selon elle, une véritable libération des femmes sera liée à l’émancipation des êtres humains, hommes et femmes, du joug du travail abstraitTravail abstrait Travail concret/ travail abstrait : Pour saisir la dualité du travail dans l'analyse de Marx, il faut la comprendre comme historiquement determinée dans ses deux dimensions. Disons que le travail concret se référe à "l'activité de peine"(comprise qualitativement) et le travail abstrait se référe à la fonction de médiation du travail dans le capitalisme (comprise quantitativement). La spécificité du travail dans le capitalisme est qu'il médiatise les interactions humaines avec la nature, aussi bien que les relations sociales entre les gens. Travail abstrait et concret ne sont donc pas deux types de travaux différtents mais bien deux aspects du travail sous le capitalisme. producteur de valeur. Vera Nikolski ne percevrait donc pas « l’essence de la modernité comme totalité sociale brisée, où les deux pôles de la « valeur » et de la « dissociation » reproduisent le rapport patriarcal du masculin et du féminin jusque dans la barbarisation postmoderne et l’effondrement du patriarcat producteur de marchandises. Ce dernier, déjà entamé, n’aura aucune portée émancipatrice[6]Quatrième de couverture de « le sexe du capitalisme ». »
Cette réflexion mérite d’être poursuivie. Peu de médias de la mouvance écologiste ont pris la peine de l’entamer. Le journal « La décroissance » a donné la parole à Vera Nikolski dans le débat du numéro 205 (Décembre 2023-Janvier 2024), « la décroissance peut-elle menacer l’émancipation des femmes ? ». A signaler également l’entretien donné au journal en ligne Respublica[7]https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/entretien-avec-vera-nikolski/7434100.
References
| ↑1 | Véra Nikolski est issue d’une famille de scientifiques russes, elle est normalienne (Ulm), auteure d’une passionnante thèse de science politique consacrée au militantisme des partis nationalistes russes dans les années 1990-2000. |
|---|---|
| ↑2 | NIKOLSKI V. Féminicène, Ed. Fayard, 2023. |
| ↑3 | Un enfant sur cinq mourrait avant l’âge de 5 ans. |
| ↑4 | Aurélien Berlan, Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, La Lenteur, 202 |
| ↑5 | Roswitha Scholz, Le sexe du capitalisme. « Masculinité » et « féminité » comme piliers du patriarcat producteur de marchandises, Crise et critique, 2019 |
| ↑6 | Quatrième de couverture de « le sexe du capitalisme ». |
| ↑7 | https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/entretien-avec-vera-nikolski/7434100 |




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