La première a consisté dans le surgissement d’un régime totalitaire à partir de 1917 en Russie, dont l’analyse lucide demeure hors de portée de la plupart des héritiers de l’aspiration socialiste. Celle-ci, formulée dans les années 1840 comme un nouvel Évangile, s’est nécrosée au fur et à mesure de ses succès politico-militaires. Le processus a culminé dans l’établissement de régimes “soviétiques” sur un tiers des terres émergées pour produire un naufrage historique exceptionnel : ils prétendaient “sortir du capitalisme”, où ils n’étaient guère “entrés”(si tant est que cet “isme” de la théologie marxiste ait un sens) et passer aussitôt à un développement qualitatif nouveau. Ces régimes ont abouti à l’exact contraire des objectifs revendiqués en faisant bien pire que les sociétés qui ont donné naissance aux mécanismes capitalistes : ils furent les plus féroces exploiteurs et les plus terribles tueurs de masse d’ouvriers et de paysans. La plupart des totalitarismes, toujours plus ou moins concurrents, sont nés sur des substrats anthropologiques extra-occidentaux, et dans des aires historiques d’États impériaux à forte structuration bureaucratique. Seules l’Italie et l’Allemagne, terrains de nostalgie impériale dissonante avec leur nature d’État-nation, appartenaient à l’univers occidental, dont elles cherchaient à sortir. Ces deux dernières variantes ont été militairement vaincues et démantelées et ces pays ont tout naturellement retrouvé leur enracinement occidental.
La seconde innovation s’est cristallisée après 1945 sous la forme d’une société de consommation développée depuis les États-Unis où elle avait point dès les années 1920. Cette expansion, particulièrement inattendue dans l’Ancien Monde, a été perçue comme la première approximation effective d’une société d’abondance enfin advenue. Ces dispositifs ont gagné de proche en proche la plus grande partie de l’Occident (c’est-à-dire l’Amérique du nord et les nations européennes reposant sur un substrat catholique ou protestant). Elles ont également pris racine au Japon, en Corée du Sud et dans les pays de diaspora chinoise, toutes sous influence occidentale durant la guerre froide, cette troisième guerre mondiale auto-limitée. Les héritiers du mythe socialiste après avoir rechigné au développement keynésien, en déclarant qu’il allait détourner les ouvriers du “socialisme”, ont fait mine de le récupérer et de prétendre en être à l’origine. De fait, ils interprètent les mesures de pilotage de l’économie comme une idée qu’ils auraient toujours défendue, mais leur tendance simpliste vise crûment à accaparer l’argent où qu’il se trouve, en considérant qu’il y aura sans cesse des gisements de richesse à piller pour faire “tourner” une économie administrée. De fait, alors que les socialistes promettaient une société de rationnement et de pénurie, ils ont été littéralement débordés par cette société de consommation, dont les conditions de réalisation demeurent en général ignorées. Il se trouve, pour des raisons géologiques et historiques, que ces conditions s’affaiblissent aujourd’hui. L’accumulation des pollutions, la raréfaction visible des ressources minérales et énergétiques, l’oubli des conditions sociales et culturelles favorisant une capacité de travailTravail Pour le courant de la critique de la valeur, Il ne faut surtout pas entendre le travail ici comme l'activité, valable à toute époque, d'interaction entre l'homme et la nature, comme l'activité en générale. Non, le travail est ici entendu comme l'activité spécifiquement capitaliste qui est automédiatisante, c'est à dire que le travail existe pour le travail et non plus pour un but extérieur comme la satisfaction d'un besoin par exemple. Dans le capitalisme le travail est à la fois concret et abstrait. Source: Lexique marxien progressif acharné et une allocation de ressource efficace par un marché encadré, conjuguent leurs effets pour miner cet avènement exceptionnel.
Si les régimes totalitaires sont finalement apparus comme un enfer sur terre, les sociétés de consommation, surtout vues de loin, ont pris l’allure de paradis fascinants. Après le tournant chinois de 1976-1979, qui voit la mise au rancart des hallucinations maoïstes, puis l’effondrement soviétique de 1991, cette société de consommation en est venue à incarner une aspiration générale sur la planète, mais sous la forme simpliste d’une accumulation automatique de produits, dont on ne se demande jamais quelles en sont les contreparties.
Ces deux innovations du XXe siècle demeurent les deux repères fondamentaux de l’histoire en cours.



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