IV/ Aggravation et démenti de la religion du travail.

27 Oct 2018

Le nouveau fanatisme du travailTravail Pour le courant de la critique de la valeur, Il ne faut surtout pas entendre le travail ici comme l'activité, valable à toute époque, d'interaction entre l'homme et la nature, comme l'activité en générale. Non, le travail est ici entendu comme l'activité spécifiquement capitaliste qui est automédiatisante, c'est à dire que le travail existe pour le travail et non plus pour un but extérieur comme la satisfaction d'un besoin par exemple. Dans le capitalisme le travail est à la fois concret et abstrait. Source: Lexique marxien progressif, avec lequel cette société réagit à la mort de son idole, est la conséquence logique et le stade terminal d’une longue histoire. Depuis la Réforme, toutes les forces porteuses de la modernisation occidentale ont prêché la sainteté du travail. Surtout au cours des cent cinquante dernières années, toutes les théories sociales et tous les courants politiques ont été obsédés par l’idée du travail. Socialistes et conservateurs, démocrates et fascistes se combattaient férocement, mais en dépit de la haine mortelle qu’ils se vouaient les uns aux autres, ils ont toujours sacrifié tous ensemble à l’idole Travail. « L’oisif ira loger ailleurs », ce vers de l’hymne ouvrier international a trouvé un écho macabre dans l’inscription Arbeit macht frei sur le portail d’Auschwitz. Les démocraties pluralistes de l’après-guerre ne juraient que par la dictature perpétuelle du travail. Et même la constitution de la Bavière archi-catholique instruit les citoyens dans le sens de la tradition protestante qui remonte à Luther : « Le travail est la source du bien-être du peuple et jouit de la protection particulière de l’État. » À la fin du XXe siècle, alors que presque toutes les oppositions idéologiques se sont évanouies, il ne reste plus que l’impitoyable dogme commun qui veut que le travail soit la vocation naturelle de l’Homme.

Aujourd’hui, c’est la réalité de la société de travail même qui vient démentir ce dogme. Les prêtres de la religion du travail ont toujours prêché que la  » nature de l’homme  » était celle d’un animal laborans. Et que celui-ci ne deviendrait vraiment homme qu’en soumettant, à l’instar de Prométhée, la matière à sa volonté pour se réaliser dans ses produits. Si ce mythe du conquérant du monde, du démiurge censé avoir une vocation, a toujours été dérisoire face au caractère pris par le procès de travail moderne, il pouvait encore avoir un fondement réel au siècle des capitalistes-découvreurs de la trempe d’un Siemens, d’un Edison et de leurs personnels composés d’ouvriers qualifiés. Mais depuis, cette attitude est devenue complètement absurde.

Aujourd’hui, qui s’interroge encore sur le contenu, le sens et le but de son travail devient fou – ou bien un élément perturbateur pour le fonctionnement de cette machine sociale qui n’a d’autre finalité qu’elle-même. L’homo faber de jadis, qui était fier de son travail et prenait encore au sérieux ce qu’il faisait avec la manière bornée qui était la sienne, est aussi démodé qu’une machine à écrire. La machine doit continuer à tourner à tout prix, un point c’est tout. Et c’est la tâche des services marketing et de légions entières d’animateurs, de psychologues d’entreprise, de conseillers en image et de dealers d’en fournir le sens. Là où motivation et créativité sont les maîtres mots, on peut être sûr qu’il n’en reste rien – ou alors seulement en tant qu’illusion. C’est pourquoi les capacités à l’autosuggestion, à l’autopromotion et à la simulation de la compétence prennent place aujourd’hui parmi les vertus les plus importantes des managers et des ouvriers qualifiés, des vedettes médiatiques et des comptables, des professeurs et des gardiens de parking.

Par ailleurs, la crise de la société de travail a totalement ridiculisé l’idée selon laquelle le travail serait une nécessité éternelle imposée à l’homme par la nature. Depuis des siècles, on prêche que l’idole Travail mérite nos louanges pour la bonne et simple raison que les besoins ne peuvent se satisfaire tout seuls, sans l’activité et la sueur de l’homme. Et le but de toute l’organisation du travail est, nous dit-on, la satisfaction des besoins. Si cela était vrai, une critique du travail aurait autant de signification qu’une critique de la pesanteur. Mais comment une véritable « loi naturelle » pourrait-elle connaître une crise, voire disparaître ? Cette fausse conception du travail comme nature, les porte-parole sociaux du camp du travail, depuis les bouffeurs de caviar néo-libéraux fous de rendement jusqu’aux gros lards des syndicats, n’arrivent plus à la justifier. Ou bien comment expliqueraient-ils qu’aujourd’hui les trois quarts de l’humanité sombrent dans la misère précisément parce que la société de travail n’a plus besoin de leur travail

Vue de Rio au Brésil I Mauro Pimentel / AFP

Ce n’est plus la malédiction biblique : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » qui pèse sur les exclus, mais un nouveau jugement de damnation encore plus impitoyable : « Tu ne mangeras pas, parce que ta sueur est superflue et invendable. » Drôle de loi naturelle ! C’est seulement un principe social irrationnel qui prend l’apparence d’une contrainte naturelle parce qu’il a détruit ou soumis depuis des siècles toutes les autres formes de rapports sociaux et s’est lui-même posé en absolu. C’est la « loi naturelle » d’une société qui se trouve très « rationnelle », mais qui ne suit, en réalité, que la rationalité des fins de son idole Travail, aux « impératifs » de laquelle elle est prête à sacrifier les derniers restes de son humanité.


« Qu’il soit bas, qu’il ne vise que l’argent, le travail est toujours en rapport avec la nature. Déjà, le désir d’effectuer un travail mène toujours plus à la vérité ainsi qu’aux lois et règles de la nature qui, elles, sont vérité. »

Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer, 1843

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