Perceval le gallois
Prêtez-moi le coeur et l’oreille car la parole se perd si le coeur n’entend pas.

Comment réaliser la justice sociale dans une conjoncture de crise systémique globale ( écologique, financière, économique, politique, sociale et culturelle ). L’humanité toute entière est concernée et cela doit nous amener à repenser la transition vers un monde postcroissant, posfossile et modifié par le climat.

Le nouveau fétichisme par Ernesto sabato

Extrait du livre majeur de Ernesto Sabatoqui rend compte de la crise universelle qui allait venir en Occident. Son expérience de physicien, qui s’était soldée par une crise existentielle, le plaçait en effet aux premières loges pour remarquer que la science, création de l’homme, avait échappé à son contrôle et allait lentement l’asservir et le transformer en rouages d’une grande machinerie.

Article mis en ligne le 22 juin 2021

par Perceval
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Durant les XVIIIe et XIXe siècles se propagea finalement une véritable superstition de la science, ce qui revient à dire que la superstition même découla de ce qui aurait dû ne pas être superstitieux. C’était inévitable : la science était devenue une nouvelle magie et l’homme ordinaire croyait d’autant plus en elle qu’il la comprenait de moins en moins.

La réduction de l’Univers à la Matière-en-Mouvement fut à l’origine d’idées de plus en plus folles. Ce fut d’abord la tentative de localiser l’âme dans une glande. Puis ce fut la recherche de l’âme au moyen d’ampèremètres et de compas ; tandis que certains dédiaient à trouver l’origine de l’intelligence et de la sensibilité à l’aide d’appareils, d’autres comme Fechner, organisaient des défilés de messieurs devant divers rectangles, pour déterminer statistiquement l’essence de la beauté ; et d’autres, enfin, exposaient brusquement une feuille sous le regard d’un sujet, en notant le temps de réaction à l’aide d »un chronomètre. Au même moment, Gall et Lavater perpétraient leur phrénologie et leur physionomie – oh, esprit de Balzac ! -. Et à la fin du XXe siècle, Pavlov analysa la salivation d’un chien devant un morceau de viande, avec et sans torture.

Ce qu’il convient de noter ici, c’est la manière avec laquelle la mentalité de la science parvint à devenir dominante et tomba dans les extrêmes les plus grotesques quand on l’appliquait à des sujets éloignés de la matière brute. Et le paradoxe curieux mais compréhensible qui fait que les défenseurs les plus fervents sont ceux qui la connaissent le moins. Au bout du compte, les premiers qui au XXe siècle commencèrent à douter de la science furent les mathématiciens et les physiciens ; ainsi, alors que tout le monde commençait à faire preuve d’une foi aveugle envers la science, ce sont les pionniers les plus notables qui se mirent à douter d’elle. Comparez la prudence de physiciens comme Eddington avec la certitude d’un médecin, qui utilise toute sorte d’ondes et de rayons avec l’impavidité tranquille que lui confère sa complète ignorance. Caché derrière ses appareils, dont le fonctionnement reste pour lui un profond mystère, il accuse de charlatanisme le pauvre diable qui continue à se soigner en accord avec les vieilles superstitions, sans se rendre compte que la plus grande partie de la thérapeutique contemporaine ne consiste qu’en des superstitions que l’on a affublées de noms grecs. Si en1900 un charlatan disait soigner par suggestion, les médecins se mettaient à rire, car à cette époque ils ne croyaient qu’aux chose matérielles, comme un muscle ou un os ; mais aujourd’hui ils pratiquent eux-mêmes cette même superstition, après lui avoir donné le nom de « médecine psychosomatique ». Subsiste en eux le fétichisme de la machine, de la raison et de la matière, et ils s’enorgueillissent des grands triomphes de la science, du seul fait d’avoir remplacé la variole par le cancer.

La faille essentielle de toute la médecine actuelle provient de ce fondement philosophique fallacieux des trois siècles passés, celui de la séparation naïve entre l’âme et le corps, de ce matérialisme naïf qui conduisait à chercher toute maladie dans le somatique. L’homme n’est pas un simple objet physique, dépourvu d’âme ; pas plus qu’il n’est qu’un simple animal : il est un animal qui n’a pas seulement une âme mais un esprit, et le premier des animaux qui a modifié son propre milieu, sous l’action de sa culture. En tant que tel, il est un équilibre – instable – entre sa propre psyché et son milieu physique et culturel. Peut-être qu’une maladie peut représenter une rupture de cet équilibre, qui parfois peut être provoquée par une impulsion somatique et à d’autres moments par une impulsion animique, spirituelle ou sociale. Il n’y a rien de bien difficile à penser alors que les maladies modernes comme le cancer sont essentiellement dues au déséquilibre que la technique et la société moderne ont produit entre l’homme et son milieu. Des changements environnementaux provoquèrent bien la disparition d’espèces entières, et tout comme les grands reptiles en purent survivre aux transformations qui se déroulèrent à la fin du mésozoïque, il se pourrait bien que l’espèce humaine soit incapable de supporter les changements catastrophiques du monde contemporain. Ces changements sont en effet si terribles, si profonds et surtout si vertigineux, que ceux qui furent responsables de la disparition des reptiles sont insignifiants en comparaison. L’homme n’a pas eu le temps de s’adapter aux brusques et puissantes transformations que sa technique et sa société ont produites tout autour de lui et il n’est pas bien risqué d’affirmer qu’une bonne partie des maladies modernes sont un des moyens dont use le cosmos pour éliminer cette orgueilleuse espèce humaine.

L’homme est le premier animal qui a créée son propre milieu. Mais – ironiquement – il est aussi le premier animal qui, de cette manière, est en train de se supprimer lui-même.

Vue sous cet angle, la mécanisation de l’Occident est la tentative la plus grande, la plus spectaculaire et la plus sinistre d’extermination de la race humaine. S’y ajoute le fait que cette tentative est l’œuvre de ces mêmes êtres humains.


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