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Comment réaliser la justice sociale dans une conjoncture de crise systémique globale ( écologique, financière, économique, politique, sociale et culturelle ). L’humanité toute entière est concernée et cela doit nous amener à repenser la transition vers un monde postcroissant, posfossile et modifié par le climat.

Un « régime de travail réellement humain » par Alain Supiot

Extrait de l’ouvrage de Alain Supiot « La gouvernance par les nombres » paru en 2015 aux éditions Fayard.

Article mis en ligne le 13 octobre 2019
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L’aspiration à un « régime de travail réellement humain » est elle compatible avec l’ « organisation scientifique du travail » et la mobilisation totale du capital humain dans une compétition généralisée ? La réponse dépend de l’interprétation que l’on fait de la notion de « régime de travail réellement humain » [...]

A première approche, on peut dire qu’il doit s’agir d’un travail permettant à celui qui l’exécute de mettre une part de lui-même dans ce qu’il a fait. Car tel est le propre du travail de l’homme, ce qui le distingue de celui de l’animal ou de la machine. Il prend racine dans des représentations mentales que le travailleur s’efforce d’inscrire dans l’univers des choses ou des symboles. En cela le travail est aussi une école de la raison : mettant nos images mentales aux prises avec les réalités du monde extérieur, il nous oblige à prendre la mesure, et de ce monde, et de ses représentations. Simone Weil l’a dit dans l’une de ses formules fulgurantes dont elle a le secret :

« C’est par le travail que la raison saisit le monde même, et s’empare de l’imagination folle [1] ».

Cette confrontation n’existe pleinement que dans ce qu’on appelle très improprement le travail manuel, qui mobilise à la fois le corps et l’esprit dans l’expression d’un savoir-faire [2]. Le travail intellectuel a bien lui aussi une dimension physique puisqu’il requiert un état de santé minimal, mais il ne met pas le corps aux prises avec le monde comme le fait le travail du paysan, de l’ouvrier, du sculpteur ou du danseur. Proudhon disait que « celui qui a son idée dans le creux de la main est souvent un homme de plus d’intelligence, en tout cas, plus complet que celui qui la porte dans sa tête, incapable de l’exprimer autrement que par une formule [3]. Le travail de ceux que Robert Reich appelle « les manipulateurs de symboles [4] » mobilise un savoir-dire, un savoir-écrire ou un savoir-compter, mais pas un savoir-faire. Il ne confronte pas directement ces travailleurs aux réalités de leur milieu vital, ce qui les expose au risque de délirer. Cioran en a fait la remarque à propos de penseurs :

« Le tête à tête avec l’idée incite à déraisonner, oblitère le jugement et produit l’illusion de la toute-puissance. En vérité, être aux prises avec une idée rend insensé, enlève à l’esprit son équilibre et à l’orgueil son calme […]. Le penseur en train de noircir une page sans destinataire se croit, se sent l’arbitre du monde [5] »

Cette pente délirante n’est pas l’apanage des penseurs et des idéologues, elle est aussi celle des ingénieurs de la finance, que leur travail installe dans le réacteur nucléaire de la gouvernance par les nombres. […]

Se dessinent ainsi les deux limites au-delà desquelles un travail méconnaît la condition humaine : celle d’un déni de la pensée et celle d’un déni de la réalité. Le déni de la pensée advient lorsqu’on prétend aligner le travail de l’homme sur le modèle de la machine, aussi perfectionnée soit-elle. Le taylorisme a été l’expression la plus achevée de cette forme de déshumanisation du travail. Le réduisant à une succession de gestes chronométrés, il interdit explicitement aux ouvriers de penser d’autres étant payés pour cela, comme le disait Taylor. Le déni de la réalité est moins souvent perçu. Il advient lorsqu’on coupe le travail de manipulation des symboles de toute expérience des réalités sous-jacentes à cette symbolisation. Pour employer une métaphore aujourd’hui répandue, ce type de travail substitue la carte au territoire [6] : il congédie les faits au profit de leur représentation imaginée. Nourrie par le scientisme et le fétichisme du chiffre, cette déconnection du réel expose au risque de délire individuel ou collectif. Elle ne menace malheureusement pas seulement les ingénieurs de la finance, mais plus généralement tous les dirigeants politiques et économiques, dès lors qu’ils ne perçoivent plus le monde qu’au travers de sa représentation chiffrée. Ces deux formes de déshumanisation du travail ne sont pas les eux branches d’une alternative. Les massacres déments du XXe siècle ont montré au contraire qu’elles peuvent se combiner, lorsque des masses décervelées sont enrôlées au service de dirigeants hallucinés. Le délire scientiste recèle le même potentiel meurtrier aue le fanatisme religieux et l’un et l’autre se nourrissent aujourd’hui mutuellement.

Quatrième de couverture de « La gouvernance par les nombres »

Le sentiment de « malaise dans la civilisation » n’est pas nouveau, mais il a retrouvé aujourd’hui en Europe une intensité sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. La saturation de l’espace public par des discours économiques et identitaires est le symptôme d’une crise dont les causes profondes sont institutionnelles. La Loi, la démocratie, l’État, et tous les cadres juridiques auxquels nous continuons de nous référer, sont bousculés par la résurgence du vieux rêve occidental d’une harmonie fondée sur le calcul. Réactivé d’abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd’hui"’hui la forme d’une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l’égide de la « globalisation ».

La raison du pouvoir n’est plus recherchée dans une instance souveraine transcendant la société, mais dans des normes inhérents à son bon fonctionnement. Prospère sur ces bases un nouvel idéal normatif, qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes. Porté par la révolution numérique, ce nouvel imaginaire institutionnel est celui d’une société où la loi cède la place au programme et la réglementation à la régulation. Mais dès lors que leur sécurité n’est pas garantie par une loi s’appliquant également à tous, les hommes n’ont plus d’autre issue que de faire allégeance à plus fort qu’eux. Radicalisant l’aspiration à n pouvoir impersonnel, qui caractériserait déjà l’affirmation du règne de la loi, la gouvernance par les nombres donne ainsi paradoxalement le jour à un monde dominé par les liens d’allégeance.

Notes :

[1Simone Weil, sur la science, Paris, Gallimard, 1966, p83.

[2C’est pourquoi la même Simone Weil concluait son ouvrage sur les « devoirs en vers l’être humain » en affirmant que le travail physique devait être le centre spirituel d’une vie sociale bien ordonnée : voir L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain [1943], in Œuvres, p.1218. Voir, dans le même sens, la place accordée par Gandhi au travail manuel dans sa conception de la souveraineté (Gandhi, Hind Swaraj. L’émancipation à l’indienne [1909], trad. fr. par Annie Montaut, Paris, Fayard-IEAde nantes, coll. Pois et mesure du monde, 2014,222p.

[3P.J. Proudhon, Les majorats littéraires. Examen d’un projet de loi ayant pour but de créer, au profit des auteurs, inventeurset artistes, un monopole perpétuel ». Voir aussi l’enquête historique de Richard Sennet, The Craftsman, Yale University Press, 2008 ; trad. fr. Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, Paris, Albin Michel, 2010, 405p.

[4Robert Reich, The Work of nations [1991] ; trad. fr. L’économie mondialisée, Paris, Dunod, 1993,pp.163-165.

[5Emile Cioran, Essai sur la pensée réactonnaire [1957], Fata Morgana, 2005, p.14.

[6La perte de l’objet : la carte substituée au territoire in Alain Supiot, La gouvernance par les nombres, p.247-254




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