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Comment réaliser la justice sociale dans une conjoncture de crise systémique globale ( écologique, financière, économique, politique, sociale et culturelle ). L’humanité toute entière est concernée et cela doit nous amener à repenser la transition vers un monde postcroissant, posfossile et modifié par le climat.

Les femmes et la vie ordinaire - Christopher Lasch

Extrait du chapitre « Division sexuelle du travail, déclin de la culture civique et essor des banlieues » tiré de l’ouvrage de Christopher Lasch, « Les femmes et la vie ordinaire »
LASCH C. Les femmes et la vie ordinaire – 5. Division sexuelle du travail, déclin de la culture civique et essor des banlieues. Flammarion Champs essai, 1997, pp163-169
Historien de formation, penseur anticonformiste, Christopher Lasch (1932- 1994) est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels La révolte des élites et La Culture du narcissisme

Article mis en ligne le 14 avril 2019
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Quatrième de couverture du livre de Christopher Lasch, « Les femmes et la vie ordinaire »

Et si l’histoire des femmes ne se réduisait pas à une longue chronique de l’oppression patriarcale ? Prenant le contre-pied d’une pensée féministe répandue, Christopher Lasch montre le caractère paradoxal de l’émancipation des femmes et insiste sur le rôle qu’elles ont joué dans leur propre soumission : croyant se libérer du patriarcat traditionnel, elles se sont en réalité assujetties à un nouveau paternalisme, celui de la société de consommation et de L’État libéral.
Proposant une réflexion solide sur la désintégration de la famille contemporaine, ce recueil d’articles composé de la main de l’auteur peu de temps avant sa mort, constitue une excellente introduction aux grands thèmes de la pensée de Lasch.

« Division sexuelle du travail, déclin de la culture civique et essor des banlieues »

[…] Je ne cherche pas à encourager les femmes à abandonner leur lieu de travail ou à les pousser dans une position de dépendance économique, mais au contraire à faire remarquer que les carrières professionnelles ne sont pas plus libératrices pour elles que pour les hommes si les carrières en question sont régies par les exigences de l’économie d’entreprise. Tant que le lieu de travail est dominé par le besoin de soutenir la croissance économique en produisant des biens et services dont personne n’a réellement besoin, il sera incapable de satisfaire le désir de devenir non seulement autonome mais encore utile est respectueux de soi. Et le travail des femmes n’en transformera pas plus le lieu de travail, contrairement à ce que promettent souvent les féministes. Placer la femme à la tète d’une entreprise, d’un cabinet d’avocats, d’un journal, d’une maison d’édition, d’une chaîne de télévision, d’une université ou d’un hôpital ne rend ces institutions ni plus démocratiques ni plus humains [1]. Cela n’atténue pas non plus le désir masculin de réussite compétitive en lui adjoignant le don féminin pour la coopération amicale. Cela ne rend ces institutions ni affectueuses ni maternelles. Ces institutions disposent d’une existence propre, tout à fait indépendante des qualités de ceux qui les dirigent. Elles obéissent aux lois du marché et non à la règle d’or. Leur seul et unique but est de présenter des retours sur investissements lucratifs ; tout le reste est accessoire. Dans le capitalisme d’entreprise, la valeur d’usage demeurera toujours secondaire par rapport à la valeur d’échange. Dans les conditions économiques actuelles, le lien qui les unit est encore plus ténu qu’autrefois. La spéculation financière est devenue bien plus rentable que la production, et la production elle-même est dirigée par des stratégies de marketing reposant sur la technique bien connue de l’obsolescence programmée. La publicité, forme d’art par excellence des sociétés capitalistes, cherche à encourager le goût de la nouveauté, ainsi à créer l’insatisfaction à l’égard de tout ce qui est vieux et démodé. L’idéal publicitaire est un univers de biens jetables, où l’on se débarrasse des choses dès qu’elles ont perdu leur attrait initial. […]

L’entrée des femmes dans la main-d’œuvre ne change en rien tout cela. Le mouvement féministe, loin de civiliser la capitalisme d’entreprise, a été corrompu par celui-ci. Il a fait siennes ses habitudes de pensée mercantiles. Son inlassable propagande contre la famille « traditionnelle »va de pair avec la propagande en faveur des produits qui encourage le consommateur à se débarrasser des arrangements encore utilisables au seul prétexte qu’on les dit dépassés. A l’instar de l’industrie de la publicité, le mouvement des femmes a adopté le « choix » comme slogan, non seulement que la question de l’avortement mais aussi dans ses attaques contre la famille traditionnelle, désormais considérée uniquement comme l’une des variétés de types familiaux parmi lesquels les gens peuvent librement choisir. Cela dit, le mouvement ne reconnaît en fait qu’un seul choix – la famille au sein de laquelle les adultes travaillent à temps plein dans le marché. Quand il demande des programmes subventionnés d’aide de jour, il introduit une discrimination contre les parents qui décident d’élever eux-mêmes leurs enfants, et contraint du même coup tout le monde à se conformer au modèle dominant. Indifférentes à cette iniquité, les féministes prônent ce modèle dominant comme étant le produit irrésistible de développements sociaux analogues à celui de la technologie [2], ce qui rend automatiquement les anciennes mœurs obsolètes. Les familles où les deux parents poursuivent une carrière représente le « progrès », les traînards doivent se mettre au pas : telle est la logique que les féministes ont empruntée au marché sans avoir conscience de son incompatibilité avec leur vision d’un monde doux et délicat.
Les féministes du courant dominant poursuivent désormais presque exclusivement un seul but : permettre aux femmes de se trouver sur un pied d’égalité avec les hommes à l’entrée dans le monde du travail et des professions libérales. Même leur obsession pour la question de l’avortement doit être observée par ce prisme. Dans la mesure où la biologie de la reproduction constitue une flagrante différence entre les hommes et les femmes, ainsi que la principale source, semble-t’il, de l’inégalité touchant les femmes par rapport au travail, il importe de neutraliser ce « handicap » en donnant aux femmes le droit de vie ou de mort sur l’embryon.L’affirmation des « droits liés à la fonction reproductrice » repousse le dernier obstacle entravant l’intégration des femmes dans la main-d’œuvre. Il est significatif que la National Organization for Women (NOW) n’accorda pas son soutien au projet de loi qui proposait de contraindre les employeurs à octroyer des congés parentaux. L’amélioration de la flexibilité des programmes de travail n’est pas à l’ordre du jour de cette organisation. Estimant de toute évidence que les femmes seraient plus promptes que les hommes à profiter de cette mesure, les membres de la NOW pressentent qu’une politique de congés parentaux se traduirait par la perpétuation de la division du travail qui assigne aux femmes le premier rôle dans l’éducation des enfants, et ainsi freine leur avancement professionnel1. Dans le monde hautement compétitif des affaires et des professions libérales, ceux qui se détournent du chemin carriériste le paient au prix fort. Trois facteurs déterminent l’avancement : un début de carrière précoce, la volonté d’effectuer de longues heures de travail, et une adhésion résolue aux critères de productivité en vigueur. Ceux qui laissent leurs enfants les ralentir sont les perdants de la course à la réussite.

On serait en droit d’imaginer qu’une stratégie mieux en rapport avec les objectifs d’origine du mouvement féministe remettrait en question la définition de la réussite. Elle contesterait la séparation entre le foyer et le lieu de travail. Elle critiquerait la recréation de la banlieue dans le cadre de la ville embourgeoisée, redessinée à la mode yuppie – autre fausse solution qui ne s’attaque pas au vrai problème, à savoir la ségrégation entre de la vie au foyer et de la vie au travail. Sans prôner le retour au ménage producteur, un féminisme digne de ce nom devrait insister sur une plus grande intégration entre l’existence professionnelle des gens et leur vie domestique. Plutôt que de consentir à la subordination de la famille par rapport au lieu de travail, il devrait chercher à remodeler le lieu de travail autour des besoins de la famille. Il devrait remettre en question l’idéologie de la croissance économique et de la productivité, ainsi que le carriérisme qu’elle engendre. Un mouvement féministe respectueux des victoires passées de femmes ne déprécierait pas les tâches ménagères, la maternité, ou les services civiques et de voisinage non payés. Il ne considérerait pas le salaire comme l’unique symbole du talent. Il exigerait la mise en place d’un système de production tourné vers l’utilité plutôt que le profit. Il mettrait en avant la nécessité, pour les gens, d’exercer des métiers honorables, qui se respectent, et non de se lancer dans des carrières prestigieuses rapportant certes des salaires élevés, mais les éloignant dans le même temps de leur famille. Au lieu de chercher à intégrer les femmes dans les structures existantes de l’économie capitaliste, il ferait appel aux problèmes des femmes pour plaider en faveur d’une transformation complète desdites structures. Il rejetterait non seulement la « mystique féminine », mais aussi celle du progrès technique et du développement « économique. Il ne se soucierait plus de montrer combien il est « progressiste ». En rejetant le « progrès », naturellement, il dépasserait les bornes de l’opinion respectable – autrement dit, il deviendrait aussi radical qu’il prétend l’être aujourd’hui.

Notes :

[1cf l’article de Caitlin JOHNSTONE sur LGS
Le vrai féminisme ne soutient pas que le monde serait mieux loti si les femmes dirigeaient ; passer d’un sexe à l’autre ne changerait pas grand-chose tant que le système actuel d’évaluation des valeurs demeurera en place. Le vrai féminisme soutient que toute l’humanité doit changer son système de valeurs pour un système qui récompense le travail féminin autant que le travail masculin, au lieu de récompenser seulement les femmes quand elles réussissent à gravir l’échelle du paradigme patriarcal
Lorsque des femmes contrôlent le complexe militaro-industriel, ce n’est pas du féminisme, c’est de la masculinité toxique. C’est le fruit du système de valorisation qui pollue notre air, empoisonne notre eau, remplit les océans de plastique, rase les forêts tropicales et nous rapproche de l’Armageddon nucléaire. Le vrai féminisme, c’est se détourner d’un système de valeurs toxiques qui récompense les sociopathes les plus ambitieux, pour aller vers un système qui valorise l’empathie, la collaboration, l’éducation et la paix.

[2Ndlr « La liberté de disposer de son corps », argument développé par des mouvements féministes de nos jours pour justifier la PMA et la GPA ou comment retourner contre lui-même le sens d’un principe. Pièces et main-d’œuvre
Qui s’aliène rend potentiellement licite l’aliénation de tout autre. Dans un monde qui se divise entre ceux qui peuvent et ceux qui subissent, ce ne sont pas les moyens de contrainte et de manipulation qui manquent pour surprendre le consentement des corps et des esprits à l’auto-aliénation. Le but des droits de l’homme est de protéger chacun contre cette licéité d’aliénation, et non pas de la permettre à la faveur de leur retournement. Voilà pourquoi la libre reproduction artificielle de l’humain nous concerne tous et non pas seulement quelques uns, homosexuels ou hétéros stériles. Quelle est cette prétendue liberté dépendante d’un marché qui impose sa loi et d’un appareil techno-industriel qui dicte ses procédures ?




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