Perceval le gallois
Prêtez-moi le coeur et l’oreille car la parole se perd si le coeur n’entend pas.

Comment réaliser la justice sociale dans une conjoncture de crise systémique globale ( écologique, financière, économique, politique, sociale et culturelle ). L’humanité toute entière est concernée et cela doit nous amener à repenser la transition vers un monde postcroissant, posfossile et modifié par le climat.

Face aux marchés, le scénario d’un bras de fer

Résumé de l’article écrit par Renaud Lambert et Sylvain Leder, professeur de sciences économiques et sociales (SES) qui a participé à la coordination du Manuel d’économie critique – hors série du Monde diplomatique de 2016.
Sur le mode de la fiction un article paru dans le Monde diplomatique de Octobre 2018 s’est intéressé sur les moyens de résister à l’emprise de la finance. Il imagine une crise profonde conduisant une population à engager le combat, avant de proposer un plan de bataille ouvrant des perspectives d’émancipation, mais sans en ignorer les coûts.

Depuis longtemps, les économistes de gauche ont prévenu : si leur camp politique parvient au pouvoir et prétend mettre en œuvre son programme, la « dictature des marchés » le placera immédiatement devant la nécessité d’engager le combat.

Article mis en ligne le 14 janvier 2019
dernière modification le 30 janvier 2019
logo imprimer

 Une atmosphère d’aquarelle ?

Au moment d’imaginer une méthode pour terrasser la « Gorgone » financière, les organisations politiques semblent embarrassées. Ainsi les auteurs de l’ouvrage de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (ATTAC) intitulé Dix ans après la crise, prenons le contrôle de la finance (les Liens qui libèrent, 2018), troquent le scalpel pour la poussière d’étoiles.

L’article de Renaud Lambert et de Sylvain Leder propose un exercice imaginaire permettant d’isoler les variables afin de se concentrer sur le conflit avec les marchés dans un décor politique idéal.

La population ayant choisi de tourner la page du néolibéralisme, elle élit une personne déterminée à y œuvrer et la dote d’une majorité confortable au parlement. L’équipe au pouvoir dispose d’une formation politique mûre, avec des cadres compétents et en nombre suffisants pour remplacer les hauts fonctionnaires rétifs au changement. Dans la rue la mobilisation populaire est massive. Les médias privés ne parviennent pas à jouer un rôle d’opposition.

En dépit de ce scénario idyllique le nouveau pouvoir devrait mener un combat d’une rare violence.

« Un dirigeant progressiste qui afficherait sa détermination déclencherait immédiatement une réaction hostile des marchés, et plus généralement de toutes les forces du capital. […] Réaction qui le contraindrait à passer la vitesse supérieure, dans une escalade conduisant à des mesures très radicales, sauf à « caler ». […] Ce qu’il s’agit de bien mesurer, c’est le niveau d’hostilité auquel on s’expose, et qu’une fois lancé on ne peut plus s’arrêter. Car il n’existe pas d’option gradualiste. »
Frédéric Lordon

Frédéric Lordon

Pour conduire cet exercice imaginaire voyons ce que proposent Frédéric Lordon, jacques Nikonoff(Professeur associé à l’Institut d’études européennes de l’université Paris-VIII, ancien élève de L’École nationale d’administration (ENA)) et Dominique Plihon( Professeur d’économie financière à l’université de Paris-XIII)

 Apoplexie dans les rédactions

En régime de libre circulation des capitaux, les siphons à billets sont nombreux. Il nécessitent une réaction extrêmement rapide pouvant amener à procéder par décrets.

1) Au niveau des investissements spéculatifs à court terme (hot money), la solution pour Frédéric Lordon c’est :

« Un système de « deposit » ; comme celui utilisé par la Malaisie lors de la crise de 1997-1998 »

Aux capitaux entrants ou déjà présents sur le territoire est imposé un dépôt de garantie (de l’ordre d’un tiers) qui n’est restitué que sous certaines conditions : un temps minimum de présence sur le territoire. Cela permet de limiter les activités spéculatives sans entraver les investissements productifs, les exportations ou les importations.

2) Le contrôle des capitaux. Des mécanismes ont déjà été utilisés en France pour éviter la fuite des capitaux en 1939 et en 1967, puis entre 1968 et 1969 (Jacques Nikonoff). Il s’agit de restaurer un contingentement limitant le montant que les particuliers peuvent retirer au guichet de leur banque et encadrant les requêtes de devises des entreprises et des ménages en fonction de leur utilisation future.

3) A propos de la dette.

« La première chose à faire est d’annoncer un moratoire sur le paiement de la dette. »
Jacques Nikonoff

« Cela offre l’occasion de lancer un audit citoyen, similaire à celui organisé par le Collectif pour un audit citoyen de la dette (CAC) en 2014. […] L’assemblée constituée de citoyens, d’élus, de représentant de la société, démontre que l’explosion de la dette, qui est passée de plus de 60 % à 100 % du PIB entre 2008 et 2018, découle en grande partie de la crise financière. On établit alors qu’une partie importante de la dette n’est pas légitime. Autrement dit, qu’il ne revient pas aux citoyens de la rembourser. »
Dominique Plihon

En 2014 les analyses du CAC avaient estimé que 59 % du montant de la dette n’appelait aucun remboursement.

« Un moratoire sur la dette française, qui dépasse 2000 milliards d’euros, provoquerait immédiatement une crise systémique majeure. […] Tous les investisseurs internationaux (et nationaux) exposés au risque souverain français seraient déstabilisés. Ce serait la panique à tous les étages, et de nombreuses banques s’effondreraient. [… Il faudra] prévenir suffisamment tôt que la France honorera ses engagements auprès de ses créanciers, à des conditions qu’elle fixera souverainement et sans contracter de nouvelles dettes auprès des marchés. Ou laisser advenir le chaos financier et en profiter ; en ramassant les banques faillies à la petite cuillère, c’est à dire … pour 0 euros. »
Fédéric Lordon

« Le plus important, c’est que, instantanément, le rapport de forces a été inversé : ce n’est plus l’État qui subit la pression des investisseurs, mais le contraire. Dès lors, il est en mesure de créer l’incertitude chez eux, tout en les divisant – un aspect crucial des choses, qui évitera l’émergence d’un front uni. En annonçant par exemple, que certains acteurs seront remboursés mais pas d’autres. Et sur la base de taux dont le pouvoir politique se réserve la liberté de décider... »
Jacques Nikonoff

 Un minimum de rugosité

Le moratoire a offert une marge de manœuvre financière mais elle ne suffit pas à combler le déficit primaire du pays. Il faut donc trouver des liquidités pour payer les fonctionnaires, entretenir les écoles, etc. Desserrer le nœud coulant des marchés

« implique d’imaginer une procédure de financement de l’État qui ne passe plus par eux. Ce qui semble une logique élémentaire puisqu’on cherche à s’en libérer »
Frédéric Lordon

« Paris peut, dans un premier temps, solliciter la Banque Centrale Européenne (BCE) pour lui demander d’acheter des titres de la dette. » La requête est évidemment refusée. « Dans ce cas, la France se tourne vers sa propre banque centrale, expliquant qu’elle refuse le diktat de la BCE »
Dominique Plihon

Dominique Plihon

« Les États se sont longtemps financés auprès de leurs banques centrales. Les banques leur prêtaient à des taux d’intérêt qui pouvaient être inférieurs à ceux du marché ; à taux zéro, parfois. Il arrivait même qu’elles fassent des avances non remboursables. »
Jacques Nokonoff

Au cas où la banque de France renâclerait,

« Il faut installer un rapport de forces, on ne peut pas gagner sans un minimum de rugosité »
Dominique Plihon

« Les structures de l’économie internationale et des économies nationales ont été agencées de telle sorte que, pour faire plier un temps soit peu les forces de la finance, il faut leur briser la colonne vertébrale. Et ce la passe par des mesures brutales. On change d’univers politique. »
Frédéric Lordon

La banque de France libérée de ses liens aux intérêts du monde de la finance, le pouvoir se tourne alors vers l’épargne interne.

« Le seul patrimoine financier (hors immobilier) des ménages est évalué à 3800 milliards d’euros, dont 1300 milliards pour l’assurance-vie. […] Celui de l’État (toujours hors immobilier) se chiffre à 850 milliards d »euros. Soit un total d’actifs pour la maison France (hors entreprise) de 4650 milliards. Face à cela, la dette des ménages est de 1600 milliards. Nous avons donc un solde largement positif. »
Jean-Michel Quatrepoint – La Tribune, 27 décembre 2010.

En vue de collecter cette épargne, Jacques Nikonoff propose d’émettre des obligations non négociables.

« On réalise par ailleurs des emprunts forcés auprès des banques et des compagnies d’assurances. En d’autres termes , l’État impose à ces sociétés l’achat d’une fraction donnée de ses émissions de dette. […] A l’heure actuelle, il existe une quinzaine de banques françaises et internationales qui signent un cahier des charges pour obtenir le statut de spécialistes en valeurs du Trésor (SVT) auprès de l’agence France Trésor. Parmi leurs obligations : acheter chacune au moins 2 % de chaque émission, soit un total de 30 % pour les quinze SVT. Et pourtant personne ne dénonce une forme d’épargne obligatoire. Nous pourrions nous contenter d’étendre le statut de SVT à l’ensemble des établissements bancaires. »
Jacques Nikonoff

« En 1976, lors de la grande sécheresse, l’État avait obligé la population affichant un certain niveau d’impôt sur le revenu à lui prêter à des conditions non négociables. »
Dominique Plihon

La caisse des dépôts et consignations offre l’outil idéal pour drainer et gérer ces flux.

Le gouvernement français rétablit un système de prélèvements obligatoires progressifs sur l’ensemble des revenus, tout en éliminant les niches fiscales. Il rétablit aussi l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) en le rendant suffisamment fort et progressif pour que les ménages les plus riches soient incités à revendre une partie de leurs biePercevns pour s’en acquitter.

« Il serait assez difficile d’expliquer que l’on a accompli tout ce qui vient d’être décrit pour laisser les banques continuer leurs activités de marchés financiers et exposer la société à leurs tendances déséquilibrantes. »
Frédéric Lordon

Certains établissements financiers perdent leur raison d’être. Le gouvernement en profite pour nationaliser ceux dont elle a besoin.

« [avant] d’en remettre le pilotage à des assemblées d’usagers et de salariés, pour éviter les écueils des nationalisations de 1981, lorsque les gestionnaires d’État s’étaient montrés disposés à gérer leurs établissement comme des sociétés privées. »
Dominique Plihon

Afin de prévenir toute interruption de la circulation monétaire, le pouvoir s’en attribue la contrôle de façon à garantir la disponibilité de monnaie sur l’ensemble du territoire, à travers, par exemple, le réseau des agences de La Poste.

L’euro, monnaie unique, vacillant nous amène à envisager deux scénarios.
1) Un groupe de pays européens décident aussi de tourner la page du néolibéralisme et s’unissent pour créer une monnaie commune.
2) En cas d’éviction de la France de la zone euro ou de l’éclatement de celle-ci cela provoquerait le retour au Franc.

« Dans un premier temps au moins, celui-ci est déclaré non convertible pour les ménages et les entreprises. Cette disposition n’entrave pas le commerce international, car les entreprises qui ont besoin de devises font appel à leur banque, qui, à son tour, sollicite la Banque centrale. Mais elle permet de lutter efficacement contre la fuite des capitaux et de protéger la monnaie du déchaînement des marchés . »
jacques Nikonoff

Par la suite, l’État ajuste le taux de change du franc en fonction de ses priorités, c’est à dire politiquement.

 Être prêts le moment venu

Le nouveau franc connaît une dépréciation bénéfique pour nos exportations et pénalisante pour nos importations.

« Il faut passer par un moment protectionniste de substitution aux importations. […] Paris doit passer par des accords avec les sociétés disposant des technologies manquantes en leur offrant l’autorisation de vendre sur le territoire français contre des transferts de technologie. » »
Jacques Nikonoff

Jacques Nikonof

La transformation économique requiert de modifier nos habitudes de consommation, dans un contexte où chacun perçoit que les excès actuels précipitent l’humanité vers la catastrophe.

« A un moment, il faut accepter l’idée qu »on ne peut pas tout avoir : le maintien intégral de la consommation et la rupture avec le néolibéralisme. Du reste, la « consommation néolibérale » a son coût et il est lourd : inégalités, précarité généralisée, souffrance au travail, etc..[…] Or la sortie du néolibéralisme nous propose une toute autre cohérence, et de réels bénéfices : libérés de l’austérité budgétaire, celle de l’euro et celle des marchés, nous pouvons redévelopper les services publics et les emplois utiles ; protégés par la possibilité de la dévaluation et par un protectionnisme raisonné, les salaires peuvent croître à nouveau sans entamer la compétitivité ; enfin, la mise au pas de la finance peut se prolonger en démantèlement du pouvoir actionnaire, pour rétablir une organisation du travail moins infernal. »
Frédéric Lordon

La question que pose le projet d’émancipation par rapport aux marchés est donc purement politique Nul n’imagine que ce scénario puisse emporter l’adhésion d’une majorité politique par temps calme. Mais lorsque éclatera la prochain orage il faudra être préparé à un combat qui ouvre la voie à un monde plus solidaire.

 Bonus sur ResPublica

Il n’y a pas d’« exit » heureux
[...]le seul espoir du camp souverainiste est de construire un récit qui soit à la foi réaliste et mobilisateur. Inutile de raconter que demain on rase gratis, notre peuple sait très bien ce qu’il faut faire de ce type de discours. La sortie de l’Union européenne serait aujourd’hui, comme la Résistance hier, une aventure. Il est irresponsable – et peu crédible – de dire le contraire. On ne sortira pas de l’Union européenne en pantoufles. Alors autant avoir du panache et raconter le Frexit comme une aventure exaltante, et non comme une noce chez les petits bourgeois. La France populaire est prête à accepter des efforts et des sacrifices – elle en a fait beaucoup ces dernières années – à condition qu’ils soient justement repartis et surtout qu’ils aient un sens, d’où le besoin d’un « récit » d’avenir qui soit plus attractif que le darwinisme social qu’on nous propose. Un « récit » terriblement difficile à construire, dans la mesure où l’ensemble de l’establishment politico-médiatique est bien décidé à en empêcher l’émergence. C’est pourquoi le travail politique fondamental à mes yeux pour les progressistes aujourd’hui est la défense des jeunes pousses de ce « récit », contre tous ceux qui prêchent la soumission et la résignation comme moyen d’éviter les « galères ».

Tant pis si la lutte est cruelle.
Après la pluie, le temps est beau.
Descartes




pucePlan du site puceContact puceEspace rédacteurs puce RSS

2018-2019 © Perceval le gallois - Tous droits réservés
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL 4.0.81
Hébergeur : Nuxit