Perceval le gallois
Prêtez-moi le coeur et l’oreille car la parole se perd si le coeur n’entend pas.

Comment réaliser la justice sociale dans une conjoncture de crise systémique globale ( écologique, financière, économique, politique, sociale et culturelle ). L’humanité toute entière est concernée et cela doit nous amener à repenser la transition vers un monde postcroissant, posfossile et modifié par le climat.

Substitution causale par Vincent Mignerot

Dans le monde réel, celui qui agit, c’est celui qui agit. Dans l’esprit humain, qui fait partie du réel mais qui ne contient pas bien sûr tout le réel, les choses sont étonnamment plus complexes : il arrive que celui qui agit soit convaincu de ne pas être à l’origine de sa propre action. Tentons de diagnostiquer ce que cela signifie sur le plan écologique, en particulier concernant l’attribution de la responsabilité de la destruction de l’environnement, et comment nous pourrions déconstruire ce que nous appellerons une stratégie de substitution causale.

Article mis en ligne le 12 mai 2018
dernière modification le 13 décembre 2020
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 Substitution causale

Aujourd’hui la recherche ne semble plus trouver de capacité propre à l’espèce humaine, qui permettrait de la définir singulièrement et la distinguerait qualitativement des autres êtres vivants. Les humains comme les animaux possèdent des techniques, des cultures, peuvent se reconnaître subjectivement, développent politique, morale protoypique et mensonge, les animaux peuvent rire aussi… [1]

Il reste toutefois une particularité du fonctionnement humain qui pourrait bien être totalement exclusive : nous serions les seuls à être capables de nous raconter des histoires et de nous adapter en fonction d’elles, plutôt qu’en fonction de la réalité perçue [2]. Et cette capacité particulière serait directement liée à la question écologique que nous traitons au cours de ces articles, elle nous permettrait notamment de procéder à une substitution causale très arrangeante dans l’exercice d’une emprise destructrice sur l’environnement, pour notre profit. Nous serions en effet capables de considérer, de façon illusoire, que nous ne serions pas les initiateurs, les promoteurs de notre propre action.

Nous avons vu dans dans l’article Écologie et post-vérité, lorsque les circonstances obligent à se défendre plus activement dans la compétition, l’acquisition d’avantages adaptatifs passe pour l’humain par l’exercice d’une pression dérégulée sur l’environnement. Cette pression participe immanquablement à la variabilité de l’environnement parce qu’elle le modifie activement, ce qui entraîne alors des effets en retour sur la communauté qui aura surexploité son environnement. Brûler des forêts, chasser, extraire des ressources à l’écosystème au-delà de sa capacité de régénération le fragilise et entraîne de l’instabilité, ce qui contraint les acteurs de la dérégulation à devoir s’adapter à cette nouvelle instabilité. Cette adaptation aux effets de sa propre action, alors même que la « capacité de charge » [3]. de l’écosystème se réduit à mesure qu’il est exploité, implique d’exercer une pression plus forte encore sur lui, ce qui entraînera une variabilité nouvelle qui demandera un surcroît d’adaptation dérégulée… jusqu’au risque d’effondrement par dépassement des limites écosystémiques (voir l’effet de la Reine Rouge, décrit dans l’article précédent).

Les humains et la vie sont préférentiellement conservateurs, mais sont contraints à évoluer parce que la stabilité n’existe pas dans la biosphère. Comment négocier, pour un humain, l’obligation d’agir pour profiter et ne pas être éliminé par la compétition alors que l’expérience, au fil des générations, des effets de cette action aura montré qu’elle finira forcément par être délétère ?

C’est ici que se jouerait la différence entre les humains et les autres animaux. Si la vie a su se maintenir, malgré la variabilité de l’écosystème Terre depuis 4 milliards d’années c’est que la sélection par compétition n’a transmis à chacun des êtres qui la constituent, de génération en génération, que les modes d’adaptation qui l’assurent de sa capacité à se perpétuer. Nous pourrons envisager que la transmission de ce cadre adaptatif, qui régit les interactions entre tous les êtres vivants, constitue une continuité informationnelle : depuis son origine ce ne sont que des événements fortuits ou les déchets qu’elle aura produits, sur lesquels elle n’avait pas de moyen direct de régulation, qui auront atteint à la capacité de la vie à se perpétuer. L’apparition de nouvelles capacités adaptatives, comme la mobilité ou la prédation par exemple, qui auront provoqué une extinction massive n’est en aucun cas une atteinte à la pérennisation du vivant. Une nouvelle capacité performante est au contraire un renforcement de ce projet, menant vers une plus grande complexité, une plus grande richesse.

Cette continuité informationnelle, que nous pourrions considérer comme étant l’histoire que la vie se raconte à elle-même et que les êtres vivants partagent entre eux et transmettent est celle de la solidarité, de la communauté d’existence. La solidarité non pas en ce que la vie serait solidaire à un instant particulier de son histoire, puisque l’instant est toujours l’exercice d’une compétition et d’une sélection par élimination, mais de ce que la vie dans son ensemble est capable de maintenir son histoire possible, en éliminant justement en permanence tout ce qui serait devenu incompétent dans ce projet. Dans l’histoire de la vie, la cause des actions de chaque être vivant est donc celle de la vie elle-même : chaque être vivant opère son adaptation sur le monde en héritage de l’ensemble de sa filiation, la cause originelle (le début de la vie) se perdant dans l’encodage moléculaire des premiers brins d’ARN qui ont pu se répliquer une première fois et commencer à écrire cette histoire. Si nous pouvions imaginer ce que pourrait concevoir un animal des effets et des causes, il estimerait sans doute que ce qu’il n’est qu’une étape dans un projet qu’il n’a pas conçu et qu’il ne maîtrise pas. L’animal ne pourrait en tout cas en aucune façon contrevenir au « cadre de loi » de l’histoire de la vie : il lui sera incapable d’envisager pour son intérêt propre une adaptation qui atteindrait à la possibilité pour cette histoire de se transmettre, la sanction étant son élimination.

Anthropocène VII, La Mécanique des esprits libres
tableau de Manon Aubry, Anthropocène VII, La Mécanique des esprits libres. 178 x 116 cm Huile sur toile.

La compétition et la sélection, parvenues à concevoir un être vivant doté de telles capacités adaptatives que celles-ci autorisaient à la désolidarisation du vivant par exploitation des ressources pour un bénéfice propre plutôt que partagé, ont pu engendrer une nouvelle façon de s’inscrire dans l’Histoire. L’humain, afin de pouvoir se défendre au mieux dans la compétition, et constatant qu’en ne faisant simplement qu’éviter de disparaître il atteignait à l’équilibre écologique au point de mettre la vie et lui-même en péril a été contraint de briser la suite narrative héritée de la vie dans son ensemble. S’il n’était pas devenu capable de définir une cause à sa propre action, puisque celle de la vie ne lui convenait plus, il n’aurait pas pu se désolidariser et entreprendre par lui-même et seulement par lui-même des destructions écologiques inédites, qui ont fait son égoïste succès. En même temps qu’il perfectionnait des capacités préexistantes (outils, conceptualisation, calcul stratégique par abstraction…) l’humain commençait à écrire une nouveau récit, dans lequel il devenait l’initiateur d’un processus adaptatif exclusif à lui.

Mais comment rendre compatible l’histoire première des humains, c’est-à-dire la destruction par le feu de milliers de km2 de forêts, l’extermination par les armes de millions d’animaux, ce qui a très tôt exposé les enfants humains à des désertifications et des famines, avec la transmission d’un récit qui ne doit rien trahir de la vérité : l’humain procède à la destruction de la vie et de la sienne propre à terme ? Comment être l’auteur de sa propre histoire, si l’auteur lui-même est celui qui empêchera un jour l’histoire de continuer ? Qui est vraiment responsable des exactions que cette histoire porte en elle ? Qui devra assumer la responsabilité à la fois de l’origine et de la fin, puisque si l’histoire de la vie intègre tous les êtres vivants, l’humain en devient son orphelin éternel, devant tout inventer pour comprendre ce qu’il est lui-même ?

La problématique de la cause de l’action et des règles que cette action doit suivre est donc double : il faut trouver une cause là où elle fait défaut, celle de la vie n’étant plus valide, et il faut que cette cause ne soit pas en l’humain puisque l’humain constate de lui-même que son action lui porte préjudice en même temps qu’à la vie dont il dépend.

La substitution causale serait chez l’humain la capacité, sélectionnée progressivement, de créer une cause artificielle justificatrice : à la fois une raison d’être et une disculpation. Grâce à elle l’humain répond aisément aux questions qui le taraudent. L’humain existe parce qu’une cause extérieure à lui le fait exister : une entité surnaturelle, une magie, un animal Totem, d’autres êtres vivants qui auraient eu des pouvoirs supérieurs et auraient créé l’humanité, un Dieu… des causes qui sont toutes des constructions faites à partir d’éléments du réel authentiquement perçus mais réinterprétés, transformés par l’esprit. Et ces causes premières artificielles seraient aussi composées pour ce qu’elles permettraient d’écrire une histoire dans laquelle les « fautes » (la destruction de l’environnement) seraient aussi portées par d’autres entités que l’humain lui-même.

Sur le plan phénoménologique, chez l’animal la représentation se délivrerait spontanément comme une totalité comprenant sa propre origine et son déroulé compatible avec l’inscription de l’être dans la totalité de son écosystème et de ses contraintes. Chez l’humain la représentation procéderait d’une acquisition dans le cadre spécifique de l’adaptation humaine (éducation, enculturation), afin qu’elle acquiert origine et application partielle exclusives à l’adaptation humaine, hors des règles de la régulation de l’écosystème. La longue et complexe évolution des pré-humains depuis le dernier ancêtre commun respectant encore la régulation de la vie par la vie pourrait avoir consisté en la répression progressive du champ représentationnel hérité de la vie au profit d’un champ inédit et lacunaire (impliquant des manques qui ont fait naître nos questions existentielles, puisque l’origine notamment ne serait plus pré-donnée par la représentation) mais plus performant car plus opportunément transformable et dénué de règles pré-écrites. [4].

En plus d’autoriser l’écriture d’un récit explicatif à l’existence, la substitution causale permet la conflictualisation complexe de la relation à l’environnement, grâce au négatif des causes premières, dont la création est aisée. Il serait impossible, dans la compétition, d’opérer activement une destruction de l’environnement afin d’en tirer bénéfice indépendamment de celui de la vie sans écriture d’un récit justificateur. Il faut une origine, même pour le mal, sans quoi l’action n’a pas de sens, elle ne peut pas faire partie du récit de la communauté. L’élection arbitraire d’une cause à l’exaction se fera aisément à partir par exemple d’une autre communauté qui aurait inventé un autre Dieu, à partir d’un diable, c’est-à-dire l’antithèse du Dieu justificateur ou encore à partir d’un Totem désigné comme malveillant etc. Il est envisageable que l’invention du cadre moral (invention du bien et du mal) qui fait aussi la singularité humaine et qui la distingue des autres êtres vivants ait une origine écologique, et que ce cadre soit toujours aujourd’hui investi pour les mêmes raisons, sans que nous ne le voyions plus, trop habitués que nous sommes à nous placer systématiquement, arbitrairement, du côté que nous déclarons « bon ».

Si l’hypothèse de la substitution causale est vraie, si elle suffit à expliquer la particularité de l’humanité ainsi que sa capacité à détruire au besoin l’environnement, son intérêt principal, et que nous pouvons observer à tout instant dans l’humanité d’aujourd’hui, est celui de permettre à tous et chacun d’occulter l’irréductible impact de l’action, en en substituant opportunément la causalité. La Terre est en passe d’être dévastée et personne n’est responsable : d’aucuns diront par exemple qu’ils sont manipulés par des forces supérieures : l’état, les lobbys industriels, le grand complot… ou alors que s’ils continuent à détériorer l’environnement cela serait parce qu’ils ne pourraient pas faire autrement afin de lutter, justement encore, contre ces « forces supérieures ».

 Sous forme de réponse

un extrait de l’ouvrage de Renaud Garcia "La collapsologie ou l’écologie mutilée" paru aux éditions L’échappée (2020).
Les formes actives de « transition » des collapsologues sont placées après l’effondrement envisagé, qu’elles revêtent une forme subie et non choisie, alors même qu’œuvrent d’ores et déjà nombre de personnes qui tiennent pour essentiel de commencer à se détacher du règne de l’abstraction marchande.
Ainsi, on peut très bien tourner autour de certains thèmes décisifs et échouer à les thématiser de façon pertinente, tant qu’on renâcle à comprendre la logique de dévoration propre au capitalisme industriel. Ce manque d’acuité sur les causes aboutit à des suggestions parfois ambiguës : elles pourraient avoir du sens et mériter d’être discutées, mais la perspective adoptée pour les présenter en fait des provocations aussi spectaculaires que stériles. Je ne prendrai ici qu’un seul exemple, celui de Vincent Mignerot, [ex]président de l’association Adastria, qui se donne « pour objectif d’anticiper et [de] préparer le déclin de la civilisation thermo-industrielle de façon honnête, responsable et digne ». Le décor est planté, Vincent Mignerot étant absolument convaincu [] que l’effondrement est notre seul avenir.
[...] Pour cet auteur, qui prétend développer une « théorie écologique de l’esprit » adaptée au temps de l’effondrement, une mesure aussi drastique (revenu au niveau du RSA actuel, pas de sécurité sociale ou de quelconque assurance collective) se justifierait pour des raisons aussi bien psychologiques qu’écologiques.
En effet, chaque membre des sociétés développées devrait prendre conscience du rôle indéniable qu’il joue, à quelque niveau de l’échelle sociale que ce soit, dans la catastrophe écologique en cours. Lorsque des syndicalistes défendent les droits des travailleurs ou militent en faveur de la réduction de la journée de travail ou de l’augmentation des salaires, mais aussi lorsqu’un patron confronté à la concurrence se voit dans l’obligation de restructurer son entreprise, cette conquête sociale ou cet ajustement compétitif seront toujours payés au prix fort, à l’autre bout du monde s’il le faut, par la dégradation de la vie d’autres travailleurs. En d’autres termes, empruntant au détestable jargon managérial, pour satisfaire les demandes sociales « sans impacter [sic] les rendements de l’entreprise, ce qui aurait aussi impacté [sic] les salariés, le patron, quel qu’il soit, doit mettre en œuvre une stratégie qui lui permette de trouver ailleurs des moyens de générer de la valeur travail qu’il ne trouve plus au sein de son entreprise. Le processus de délocalisation vers des pays où le travail est moins cher est aussi une demande des salariés ». Aux yeux de Vincent Mignerot, ne pas se rendre compte de cet état de fait relève d’un processus qu’il nomme pompeusement « substitution causale ».
[...]
Nul doute qu’en lisant de telles analyses, les employés du capital se frotteront les mains, eux qui sont tout occupés à « faire le tapin » (Jérôme Baschet) sous la férule des marchés financiers, en détruisant toutes les protections sociales pour livrer aux investisseurs une main d’œuvre corvéable à merci. Qu’un gouvernement totalement soumis multiplie les cadeaux aux plus riches, démantèle les assurances collectives, numérise les services publics (avec des annonces telles que la suppression des guichets SNCF ou le transfert de la carte Vitale sur smartphone) de façon à déclasser les plus pauvres, les plus âgés ou les réfractaires ; qu’il déclare, par la voix de son chef, que les gens ordinaires « ne sont rien », tout cela ne manifesterait donc que des inégalités réelles, certes, mais finalement superficielles. Mignerot, en effet, ne croit pas « en la déconnexion totale de l’enrichissement, même extrême, des privilégiés, du niveau de vie des peuples. Cette déconnexion entre les avantages obtenus par la majorité de la population et la richesse, parfois dénuée de sens, des plus puissants pourrait n’être due qu’à une analyse lacunaire de ce qui rend possible cet enrichissement ». Où la collapsologie marche innocemment, main dans la main, avec la clique qui demandera toujours aux plus humbles de « faire des efforts ».
En réalité, la seule manière de conférer un peu de sens aux déclarations effondristes d’un Mignerot (qui parle non seulement en son nom propre, mais aussi en tant que porte-parole d’une association) serait d’envisager ce qui existait avant le mode de vie capitaliste, au lieu de se focaliser sur les déchets que celui-ci produit. On retrouverait ici le concept de « disvaleur » mobilisé par Ivan Illich, un terme qui traduit « la mise en friche des communs et des cultures, avec ce résultat que le travail traditionnel est dépouillé de sa capacité d’engendrer la subsistance »...

Notes :

[1Picq P. 2003. Au commencement était l’homme De Toumaï à Cro-Magnon. Paris, Odile Jacob

[2Mignerot V. 2014. Le piège de l’existence – Pour une théorie écologique de l’esprit. Lyon : Éditions SoLo

[3Capacité d’un écosystème à supporter les attentes adaptatives des organismes qui le constituent

[4Pour aller plus loin : Mignerot V. 2014. Synesthésie et probabilité conditionnelle – Lire le langage de programmation de l’Univers, accéder à une théorie de tout ? Lyon : Éditions SoLo


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