« Tels sont les livres de la science kabbalistique » - Pic de la Mirandole

mardi 26 janvier 2010
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À présent, j’en viens aux questions que j’ai tirées des anciens mystères des Hébreux   et présentées à l’appui de la sacro-sainte foi catholique : de crainte qu’elles ne passent, aux yeux de qui les ignore, pour des sornettes de mon cru ou pour des fables de colporteurs, je veux que tout le monde comprenne ce qu’elles sont, leur importance, leur origine, le nom et la gloire   des auteurs qui les attestent et qui les ont remises à l’honneur. Je veux qu’on mesure à quel point elles sont divines et nécessaires aux hommes de notre époque pour défendre la religion contre les rudes calomnies des Juifs.
D’après ce qu’ont écrit de célèbres docteurs juifs, mais également Esdras, Hilaire et Origène   parmi les nôtres, Moïse ne reçut pas seulement sur la montagne la Loi qu’il devait laisser à la postérité écrite en cinq livres, mais aussi le véritable et plus secret commentaire de cette Loi. Or, si Dieu lui ordonna de la faire effectivement connaître au peuple, il lui interdit d’en consigner l’interprétation dans les livres et de la divulguer, sauf à Josué — à charge pour ce dernier de la révéler ensuite aux autres grands prêtres   ses successeurs, en respectant scrupuleusement le silence. [...] Mettre sur la place publique les mystères plus secrets et les arcanes de la divinité suprême, cachés sous l’écorce de la loi et le vêtement grossier des mots, qu’était-ce sinon jeter le sacré en pâture aux chiens et donner des perles aux pourceaux ? Aussi n’est-ce pas par une décision humaine mais sur ordre de Dieu que tout cela fut dissimulé au vulgaire pour n’être communiqué qu’aux parfaits [...].
Cette règle, les philosophes antiques l’ont très scrupuleusement observée. Pythagore   n’a rien écrit [ ...]. Sculptés devant les temples des Égyptiens, les sphinx rappelaient qu’il faut, par le nœud des énigmes, mettre les enseignements mystiques hors d’atteinte de la multitude profane. « Je dois m’exprimer par énigmes », dit Platon dans une lettre à Denys à propos des substances suprêmes, « de crainte que d’autres ne comprennent ce que je t’écris [...1 ». Aristote disait que les livres de la Métaphysique, où il traite des choses divines, étaient publiés sans l’être. Faut-il poursuivre ? Origène   assure que Jésus-Christ, notre maître de vie, a fait à ses disciples de nombreuses révélations qu’ils ne voulurent pas consigner par écrit, de crainte de les communiquer au vulgaire. C’est ce que confirme parfaitement Denys l’Aréopagite, selon qui les mystères les plus secrets furent transmis par les fondateurs de notre religion « d’esprit à esprit, sans écriture, par l’intermédiaire de la parole ». Telle est exactement la manière dont fut révélée à Moïse, sur ordre divin, la véritable interprétation de la loi que Dieu lui avait transmise : aussi l’a-t-on appelée kabbale  , d’un mot qui signifie la même chose chez les Juifs que chez nous, réception » — la raison en étant sans doute que cet enseignement ne se communiquait par des textes écrits, mais par une succession réglée de révélations comme par droit héréditaire. Or, une fois libérés par Cyrus de leur captivité à Babylone, [...] Esdras — alors chef de son Église   — vit bien que les exils, les massacres, les fuites, la captivité du peuple d’Israël rendaient impossible de maintenir cette tradition [...] ; il décida donc, après avoir réuni les savants encore en vie, que chacun exposerait ce que sa mémoire conservait des mystères de la loi, et qu’on ferait appel à des secrétaires pour rédiger ces souvenirs en soixante-dix volumes. [...] Tels sont les livres de la science kabbalistique. Esdras n’avait pas tort de proclamer clairement qu’on y trouve « la veine de l’intelligence à savoir l’ineffable théologie de la Déité suressentielle ; » la source de la sagesse , à savoir la métaphysique précise des formes intelligibles et angéliques ; R le fleuve de la science , à savoir une très solide philosophie des choses de la nature. [...]
Ayant acquis [ces livres] à grands frais, je les ai lus de bout en bout avec la plus grande attention, sans relâcher mon effort, et j’y ai trouvé — Dieu m’est témoin — non point tant la religion mosaïque que la religion chrétienne. Il y a là le mystère de la Trinité, il y a là l’incarnation du Verbe et la divinité du Messie. [...] Mais en ce qui concerne la philosophie, on croirait vraiment entendre Pythagore   et Platon, dont les principes sont si proches de la foi chrétienne. [...] Pour tout dire, il n’existe entre les Juifs et nous aucun point de controverse sur lequel les ouvrages des kabbalistes ne permettent de les réfuter et de les confondre.

Pic de la Mirandole  , Discours sur le dignité de l’homme, d’après la trad. d’Yves Hersant, Éd. de l’Éclat, 2002


L’ésotérisme : kabbale, franc-maçonnerie, soufisme