« N’importe quelle partie du corps peut devenir une zone érogène » - Sexualité infantile

mardi 15 juillet 2014
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Pour des motifs que nous apercevrons ultérieurement, nous prendrons comme modèle des manifestations sexuelles infantiles le suçotement (succion voluptueuse) [...].

Le suçotement, qui apparaît déjà chez le nourrisson et qui peut se poursuivre jusqu’à la maturité ou se maintenir durant toute la vie, consiste en une répétition rythmique avec la bouche (les lèvres) d’un contact de succion, dont la finalité alimentaire est exclue.

AUTOÉROTISME. Nous avons le devoir d’exa­miner minutieusement cet exemple. Relevons, comme ce qui nous paraît être le caractère le plus frappant de cette activité, que la pulsion n’est pas dirigée vers d’autres personnes ; elle se satisfait dans le corps propre de l’individu, elle est autoérotique, pour employer une heu­reuse expression introduite par Havelock Ellis (1898).

Il est clair, en outre, que l’acte de l’enfant qui suçote est déterminé par la recherche d’un plai­sir déjà vécu et désormais remémoré. Dans le cas le plus simple, il trouve la satisfaction dans la succion rythmique d’un endroit de la peau ou des muqueuses. Il est également facile de deviner à quelle occasion l’enfant a fait les pre­mières expériences de ce plaisir qu’il aspire désormais à renouveler. La première et la plus vitale des activités de l’enfant, la tétée du sein maternel (ou de ses substituts), a dû déjà le familiariser avec ce plaisir. Nous dirons que les lèvres de l’enfant ont tenu le rôle d’une zone érogène, et la stimulation réalisée par l’afflux de lait chaud fut sans doute la cause de la sen­sation de plaisir. Au début, la satisfaction de la zone érogène était sans doute associée à la satis­faction du besoin alimentaire. L’activité sexuelle s’étaye tout d’abord sur une des fonctions ser­vant à la conservation de la vie et ne s’en affran­chit que plus tard. [Phrase ajoutée en 1915.]

Lorsqu’on voit un enfant rassasié quitter le sein en se laissant choir en arrière et s’endormir, les joues rouges, avec un sourire bienheureux, on ne peut manquer de se dire que cette image reste le prototype de l’expression de la satis­faction sexuelle dans l’existence ultérieure. Puis le besoin de répétition de la satisfaction sexuelle se sépare du besoin de nutrition, séparation qui est inévitable au moment où les dents font leur apparition et où la nourriture n’est plus exclu­sivement tétée, mais mâchée. [...]

Le suçotement, ou succion voluptueuse, nous a permis de distinguer les trois caractères essen­tiels d’une manifestation sexuelle infantile. Celle-ci apparaît par étayage sur une des fonctions vitales du corps, elle ne connaît encore aucun objet sexuel, est autoérotique et son but sexuel est sous la domination d’une zone érogène. Posons par anticipation que ces caractères valent également pour la plupart des autres acti­vités des pulsions sexuelles infantiles. [...]

La propriété érogène peut s’attacher de façon toute particulière à certains endroits du corps. Il y a des zones érogènes prédestinées, ainsi que le montre l’exemple du suçotement. Mais ce même exemple nous apprend aussi que n’im­porte quel autre endroit de la peau ou des muqueuses peut servir de zone érogène et doit par conséquent posséder une certaine aptitude à cela. L’induction de la sensation de plaisir dépend donc davantage de la qualité du sti­mulus que des propriétés de l’endroit du corps concerné. [...]

Une capacité de déplacement tout à fait ana­logue réapparaît plus tard dans la symptoma­tologie de l’hystérie. Dans cette névrose, le refoulement touche dans la très grande majo­rité des cas les zones génitales proprement dites, et celles-ci défèrent leur stimulabilité aux autres zones érogènes, habituellement dédaignées dans la vie adulte, qui se comportent alors tout à fait comme des parties génitales. Mais en outre, n’importe quel autre endroit du corps peut, exactement comme dans le cas du suçotement, être doté de l’excitabilité des parties génitales et élevé au rang de zone érogène. Zones éro­gènes et hystérogènes présentent les mêmes caractères.

Sigmund Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, Trad.. R Koeppel, Gallimard