« Les cas d’exception me poussent à poser un principe : le laisser-faire » - Sàndor Ferenczi

lundi 21 juillet 2014
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Au cours de ma longue pratique analytique, je me suis constamment retrouvé en train d’enfreindre tantôt l’un, tantôt l’autre des Conseils techniques de Freud. La fidélité au principe selon lequel le patient doit être allongé fut trahie occasion­nellement par l’impulsion indomptable des malades à se lever d’un bond, à déambuler dans la pièce ou à parler avec moi, les yeux dans les yeux. Des circonstances difficiles de la réalité, mais souvent aussi la machination inconsciente du malade, m’ont mis maintes fois devant l’al­ternative, soit d’interrompre l’analyse, soit de contrevenir à la règle habituelle et de pour­suivre l’analyse sans contrepartie financière ; je n’ai pas hésité à choisir cette dernière solu­tion et, en général, je n’ai pas pris un mauvais train. Le principe selon lequel l’analyse doit se dérouler dans le milieu habituel et le patient poursuivre ses activités professionnelles était très souvent impraticable ; dans quelques cas difficiles, je me suis même vu obligé de per­mettre aux patients de rester au lit pendant des jours, voire des semaines, et de les dispenser même de l’effort de venir me voir ! L’effet de choc de l’interruption brutale de la séance d’analyse m’a plus d’une fois obligé à prolon­ger la séance jusqu’à l’écoulement de la réac­tion émotive, voire à consacrer au malade deux séances par jour, ou plus. Souvent, quand je ne voulais ou ne pouvais pas le faire, ma rigidité provoquait une augmentation superflue de la résistance et une répétition par trop littérale d’événements traumatiques de la préhistoire infantile, et il coûtait beaucoup de temps pour surmonter à moitié les effets néfastes de cette identification inconsciente chez le patient. Quant à un principe essentiel de l’analyse, celui de la frustration, que certains de mes collègues, et jadis moi-même, avons appliqué avec une rigueur démesurée, il a été rapidement percé à jour par un grand nombre d’obsessionnels qui y ont trouvé une mine de découvertes, quasi inépuisable, de situations de résistance, jus­qu’à ce que le médecin se décidât finalement, en lâchant du lest, à leur faire tomber l’arme des mains. [...]

Cependant, l’accumulation de cas d’exception me pousse à poser un principe jusqu’alors non formulé, bien qu’admis tacitement, le principe de laisser-faire, qu’il faut souvent admettre à côté du principe de frustration. Une réflexion après coup me conduit, il est vrai, à la convic­tion que, déjà en expliquant le mode d’action de la technique active, il était relativement exa­géré de ramener tout ce qui s’est passé à la frus­tration, c’est-à-dire à une « augmentation de tension ». Lorsque j’enjoignais une patiente de tenir séparées les jambes jusque-là croisées, je créais, en fait, une situation de frustration libi­dinale qui encourageait l’augmentation de ten­sion et la mobilisation de contenus psychiques jusqu’alors refoulés. Mais lorsque je suggérais à la même patiente d’abandonner la position étonnamment rigide de toute sa musculature, et de s’accorder plus de liberté et de mobilité, il était en fait injustifié de parler uniquement d’augmentation de tension, parce que cet aban­don de la rigidité de la patiente posait des dif­ficultés. Il serait beaucoup plus honnête d’avouer qu’il s’agissait là d’une mesure de tout autre nature, et que l’on pourrait tranquillement la nommer, à l’opposé de l’augmentation de ten­sion, relaxation. Il faut donc admettre que la psychanalyse travaille en fait avec deux moyens qui s’opposent l’un l’autre ; elle produit une aug­mentation de tension par la frustration et une relaxation en autorisant des libertés.
Mais, comme pour toute nouveauté, on découvre là aussi, bien vite, qu’il s’agit de quelque chose de très ancien, je dirais même de très banal. Ces deux principes ne sont-ils pas déjà à l’oeuvre dans l’association libre ? L’un oblige le patient à s’avouer des vérités désagréables, tandis que l’autre l’autorise à une liberté dans la parole et à l’expression de sentiments, qu’on n’a pas ailleurs dans la vie.

Sàndor FerencziI, Principe de relaxation et néocatharsis, In Psychanalyse IX. Œuvres complètes, 1927-1933, Trad. Équipe du DU Coq-Héron, payot