La revanche du rameur

lundi 3 juillet 2017
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Deux universités ont pour habitude de se confronter annuellement dans une compétition d’aviron. Le doyen de l’université A, qui a perdu les deux confrontations précédentes contre l’université B, décide d’appliquer aux sportifs de son équipe les techniques managériales modernes qui font par ailleurs le succès de son établissement. Il débloque un budget considérable pour ce projet et fait appel au cabinet de conseil Delsen fondé par d’anciens élèves. Les deux équipes s’entraînent dur mais l’équipe A bénéficie donc d’une réorganisation mettant en œuvre une nouvelle méthode.

Lors de la première épreuve , le bateau B gagne avec plus de 1 km d’avance. Le doyen de l’équipe A et les consultants de Delsen en sont très affectés. Le management se réunit pour chercher les causes de cet échec. Une mission d’audit composée de seniors managers est désignée. Après enquête, elle constate que leur équipe est constituée d’un barreur, de cinq consultants qualité et de trois rameurs, alors que l’équipe B comporte un barreur et huit rameurs. La direction décide de lancer, pour la revanche, une réflexion confiée à un groupe d’expert de haut niveau.
Ceux-ci proposent de proposer à une réorganisation totale du bateau de l’université A.
Il est décidé de rédiger un manuel qualité, des procédures d’application, des documents de suivi. Une nouvelle stratégie est mise en place, fondée sur une forte synergie. Elle doit améliorer le rendement et la productivité grâce à des modifications structurelles. On parle de Zéro Défaut, de Qualité Totale.

La nouvelle équipe supervisée par Delsen comprend désormais : un directeur général d’aviron, un directeur adjoint d’aviron, un manager d’aviron, un directeur adjoint d’aviron, un consultant qualité, un contrôleur de gestion, un chargé de la communication interne, un barreur et ... un rameur !
Il est demandé au rameur de rédiger un rapport d’activité tous les vingt coups de rame. Il est par ailleurs prévu une brève réunion de suivi et d’évaluation des objectifs tous les kilomètres.
La course a lieu et l’équipe A termine cette fois avec trois kilomètres de retard sur l’équipe B qui s’obstine à fonctionner avec un barreur et huit rameurs !
Le doyen et les consultants de Delsen sont profondément humiliés et prennent une décision rapide, mais logique et courageuse : ils licencient le rameur, celui-ci n’ayant pas atteint ses objectifs : ils vendent le bateau et annulent la mission ainsi que tous les investissements prévus pour la réorganisation.
Avec l’argent ainsi économisé, le doyen rénove son bureau, octroie une prime aux managers et aux superviseurs ; il augmente les salaires de directeurs et s’attribue une indemnité exceptionnelle de fin de mission.

« Tant qu’on aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, et tant que l’on aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change » Henri Laborit(Mon oncle d’Amérique)

Trente ans après la médiatisation par Alain Resnais des travaux de ce grand savant, notre monde a tout de même changé, mais pas forcément dans le bon sens. La fable des rameurs est devenue une réalité quotidienne. Elle ne résume pas à elle seule les dysfonctionnements sociaux que nous allons croiser, mais elle constitue une bonne entrée en matière qui a l’avantage de parler à tous, ou plutôt à tout Occidental employé dans une entreprise de plus de cent salariés.

Dominique Dupagne est médecin. Son diagnostic en ce qui nous concerne : le mal-être nous ronge et c’est l’organisation de la société humaine qui en est la cause.
La médecine, pourtant dernier rempart contre la violence sociale et l’absurdité administrative, est l’exemple de cette aberration : elle peut nous sauver mais aussi broyer nos vies par ses excès. La campagne de vaccination contre la grippe A/H1N1 en 2009 a mis en lumière un comportement qui a fait plus de malades qu’il n’en a prévenu contre une éventuelle infection. Sans parler de nombreux examens menant à des interventions qui souvent pourraient être évitées et sont parfois source de lourds dommages collatéraux. Même la structure des hôpitaux est arrivée à un point de déshumanisation dangereux, au profit de la rentabilité. Nos sociétés modernes sont à cette image, et restent régies par un modèle ancestral de rapports entre dominants et dominés qui ne convient plus aujourd’hui.