« L’agressivité est abandonnée pour le plaisir d’être aimée » - Hélène Deutsch

lundi 21 juillet 2014
popularité : 48%

En somme, la fillette abandonne son agressivité en partie à cause de sa faiblesse, en partie à cause des tabous du monde environnant, et surtout à cause du cadeau d’amour qu’on lui donne en compensation. Nous rencontrons ici un processus évolutif qui joue sans cesse chez la femme ; l’activité devient pas­sivité, et l’agressivité est abandonnée pour le plaisir d’être aimée. Après ce renoncement, les forces agressives qui ne sont pas activement dépensées doivent trouver une issue, et elles le font en dotant l’état passif « d’être aimée » d’un caractère masochiste. [...]

En somme, il semble que la manière féminine de sublimer les pulsions masochistes soit plus efficace que la manière active. La « femme fémi­nine » est évidemment beaucoup mieux armée pour contrôler son masochisme féminin que ne l’est celle de type actif. Nos observations semblent nous amener à corriger quelque peu les hypothèses psychanalytiques anciennes du développement des fillettes. Les observations psychanalytiques anciennes du développement de la petite fille se sont occupées surtout de ses instincts sexuels. On se rendit compte qu’en se détachant de sa mère, la petite fille, déjà femme en miniature, assume une attitude éro­tique-passive envers son père, attitude qui est au centre du complexe d’Œdipe féminin. Mais nous avons méconnu ce fait que, contrairement à notre opinion première, la première orienta­tion de la fillette vers le père a un caractère actif et non passif, et que son attitude passive n’est qu’un développement secondaire. L’orien­tation active est en relation avec un processus de croissance et d’adaptation à la réalité.

[...] Ce que nous avons dit de la relation de la fillette avec sa mère demande également quelque modification. L’attitude spécialement haineuse que nous observons chez nos patientes représente d’habitude une exacerbation névro­tique d’hostilité. Au cours d’un développement plus normal, le détachement de la mère s’opère graduellement, pas à pas. Ce processus est un conflit entre l’attachement et le détachement ; ce dernier reçoit, de la nouvelle rivalité pour l’amour du père, de nouvelles composantes de haine, mais, dans les cas favorables, le pro­cessus aboutit à une relation positive, tendre, réconciliée, avec la mère, et cette relation est l’une des conditions les plus nécessaires à l’har­monie psychologique future de la femme. Avant que ceci soit obtenu, la relation de la fillette avec la mère passe par différentes phases dont chacune contient ses dangers propres. Pour comprendre ces dangers, il nous faut modifier considérablement les notions communément acceptées sur les relations prétorienne, œdipienne et post-œdipienne avec la mère. Il n’y a qu’une seule relation avec la mère, de la nais­sance jusqu’à la mort, quelles que soient les variations qu’elle présente au cours du déve­loppement de l’enfant.

Hélène Deutsch, Le masochisme féminin, In La psychologie des femmes, T.1, Enfance et adolescence, Trad. H. Benoît, PUF