« Je ne crois plus à ma neurotica » - Fantasme

mardi 15 juillet 2014
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Me revoilà - nous sommes rentrés hier matin -dispos, de bonne humeur, appauvri, sans travail pour le moment et je t’écris dès notre réinstal­lation terminée. Il faut que je te confie tout de suite le grand secret qui, au cours de ces der­niers mois, s’est lentement révélé. Je ne crois plus à ma neurotica, ce qui ne saurait être com­pris sans explication ; tu avais toi-même trouvé plausible ce que je t’avais dit. Je vais donc com­mencer par le commencement et t’exposer la façon dont se sont présentés les motifs de ne plus y croire. Il y eut d’abord les déceptions répé­tées que je subis lors de mes tentatives pour pousser mes analyses jusqu’à leur véritable achè­vement, la fuite des gens dont les cas semblaient le mieux se prêter à ce traitement, l’absence du succès total que j’escomptais et la possibilité de m’expliquer autrement, plus simplement, ces succès partiels, tout cela constituant un premier groupe de raisons. Puis, aussi, la surprise de constater que, dans chacun des cas, il fallait accu­ser le père de perversion [...], la notion de la fré­quence inattendue de l’hystérie où se retrouve chaque fois la même cause déterminante, alors qu’une telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants semblait peu croyable. (La perversion, en ce cas, devrait être infiniment plus fréquente que l’hystérie puisque cette mala­die n’apparaît que lorsque les incidents se sont multipliés et qu’un facteur affaiblissant la défense est intervenu.) En troisième lieu, la conviction qu’il n’existe dans l’inconscient aucun « indice de réalité » de telle sorte qu’il est impossible de distinguer l’une de l’autre la vérité et la fiction investie d’affect. (C’est pourquoi une solution reste possible, elle est fournie par le fait que le fantasme sexuel se joue toujours autour du thème des parents.) Quatrièmement, j’ai été amené à constater que, dans les psychoses les plus pro­fondes, le souvenir inconscient ne jaillit pas, de sorte que le secret de l’incident de jeunesse, même dans les états les plus délirants, ne se révèle pas. Quand on constate que l’inconscient n’arrive jamais à vaincre la résistance du conscient, on cesse d’espérer que, pendant l’ana­lyse, le processus inverse puisse se produire et aboutir à une domination complète de l’incons­cient par le conscient.

Sous l’influence de ces considérations, j’étais prêt à renoncer à deux choses - à la totale liqui­dation d’une névrose et à la connaissance exacte de son étiologie dans l’enfance. Maintenant, je ne sais plus où j’en suis, car je n’ai encore acquis de compréhension théorique ni du refoulement ni du jeu de forces qui s’y manifestent. Il semble douteux que des incidents survenus tardive­ment puissent susciter des fantasmes remon­tant à l’enfance. C’est pour cette raison que le facteur d’une prédisposition héréditaire semble regagner du terrain alors que je m’étais toujours efforcé de le refouler dans l’intérêt d’une expli­cation des névroses.

Si j’étais déprimé, surmené, et que mes idées fussent brouillées, de semblables doutes pour­raient être considérés comme des indices de faiblesse. Mais comme je me trouve justement dans l’état opposé, je dois les considérer comme résultant d’un honnête et efficace travail intel­lectuel et me sentir fier de pouvoir, après être allé aussi loin, exercer encore ma critique. Ces doutes constituent-ils seulement une simple étape sur la voie menant à une connaissance plus approfondie ? [...]

Quelques mots encore. Dans cet effondrement général, seule la psychologie demeure intacte. Le rêve conserve certainement sa valeur et j’at­tache toujours plus de prix à mes débuts dans la métapsychologie. Quel dommage, par exemple, que l’interprétation des rêves ne suffise pas à vous faire vivre !

Martha est revenue à Vienne avec moi. Minna et les enfants ne rentrent que la semaine pro­chaine. Leur santé a été parfaite...

Anticipant sur ta réponse, j’espère apprendre bientôt par moi-même comment vous allez tous et ce qui, en dehors de cela, se passe entre ciel et terre.
Très affectueusement à toi,

Signé Sigmund Freud, La naissance de la Psychanalyse, Trad A.Berman, PUF