« Il est possible de donner une base biologique à l’inconscient » - Otto Rank

mardi 22 juillet 2014
popularité : 66%

Ce n’est pas l’effet d’un simple hasard que le jour où la psychanalyse, cessant d’être uniquement un procédé thérapeutique pour devenir une théorie de la vie psychique inconsciente en général, a quitté le terrain de la médecine qui lui avait donné naissance et s’est étendue à presque toutes les sciences morales, jusqu’à devenir un des plus puissants mouvements intellectuels des temps modernes.

[ ... ] Après avoir exploré dans tous les sens et dans toutes les directions l’inconscient, ses contenus psychiques et les mécanismes compliqués qui président à la transformation de l’inconscient en conscient, on se trouve en présence, tant chez l’homme normal que chez les sujets anormaux, de la source dernière de l’inconscient psychique, et on constate que cette source est située dans la région du psychophysique et peut être définie ou décrite dans des termes biologiques : c’est ce que nous appelons le traumatisme de la naissance, phénomène en apparence purement corporel, que nos expériences autorisent à envisager cependant comme une source d’effets psychiques, d’une importance incalculable pour l’évolution de l’humanité, en nous faisant voir dans ce traumatisme le dernier substratum biologique concevable de la vie psychique, le noyau même de l’inconscient.

[...] Après avoir montré qu’il est possible de donner une base biologique à l’inconscient, c’est-à-dire au psychisme proprement dit, découvert et exploré par Freud, nous essaierons de présenter dans un tableau synthétique toute l’évolution psychique de l’humanité, en la mettant préçisément en rapport avec ce mécanisme biologique de l’inconscient qu’est le traumatisme de la naissance. Et lorsque nous aura été révélée toute sa signification, telle que l’a fait ressortir la psychanalyse, et que nous aurons assisté aux tentatives sans cesse renouvelées de le surmonter auxquelles se livre l’individu au cours de son existence, nous serons étonnés de constater avec quelle facilité les contenus manifestes les plus élevés des productions spirituelles de l’homme se laissent rattacher aux couches biologiques les plus profondes de l’inconscient. Nous verrons se révéler une concordance et une harmonie parfaite entre la base et le sommet, celle-là expliquant celui-ci, et réciproquement, ou pour nous servir d’une expression de Freud, nous verrons « ce qui fait partie des couches les plus profondes de la vie psychique individuelle devenir, à la faveur d’une élaboration idéale, une des manifestations les plus élevées (d’après nos jugements de valeur) de l’âme ».

En suivant, jusque dans la région de la biologie pure, les phases de cette « élaboration idéale », au cours de l’évolution humaine, nous consta­terons qu’à travers et en dépit des transforma­tions compliquées de l’inconscient (transfor­mations que seule la psychanalyse nous a fait connaître), le contenu biologique le plus pro­fond (que seule la répression interne rend mé­connaissable) se retrouve tel quel, sous une forme manifeste, jusque dans nos productions intellectuelles les plus élevées. Pour la première fois, nous nous trouverons ainsi en présence d’une loi psychobiologique normale et d’une portée générale, loi dont les limites étroites de ce travail ne nous permettront malheureuse­ment pas de faire ressortir toute la signification ni d’apprécier tous les effets. Mais notre but sera atteint, si nous avons réussi à attirer l’at­tention sur cette loi qui, malgré sa base biolo­gique, détermine le contenu de nos productions intellectuelles, et à faire entrevoir, sans cher­cher à les résoudre, quelques-uns des problèmes qu’elle soulève.

Otto Rank, Le traumatisme de la naissance, Trad. S. Jankélécitch, Payot