« Désormais le sens du rêve est clair » - interprétation des rêves

mardi 15 juillet 2014
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Très régulièrement, la contestation de mes patients s’élève contre la thèse que les rêves sont tous des accomplisse­ments de souhait. [...] « Vous dites toujours que le rêve est un souhait accompli, ainsi commence une spirituelle patiente. Eh bien, je vais vous raconter un rêve dont le contenu aboutit tout au contraire à ce qu’un de mes souhaits ne s’ac­complisse pas. Comment conciliez-vous cela avec votre théorie ? Le rêve s’annonce comme suit :

« Je veux donner un souper, mais je n’ai rien d’autre en réserve qu’un peu de saumon fumé. Je pense aller faire des achats, mais je me sou­viens que c’est dimanche après-midi, moment où tous les magasins sont fermés. Je veux alors téléphoner à quelques fournisseurs, mais le télé­phone est en dérangement. Il me faut donc renon­cer au souhait de donner un souper. »
Je répondis naturellement que seule l’analyse peut décider du sens de ce rêve, même si je conviens qu’il apparaît à première vue raison­nable et cohérent et qu’il ressemble à ce qui est le contraire d’un accomplissement de sou­hait. « Mais de quel matériel ce rêve est-il issu ? Vous savez que ce qui incite à un rêve réside chaque fois dans les expériences vécues du dernier jour. »

Analyse : Le mari de la patiente, un boucher grossiste, brave et compétent, lui avait déclaré le jour précédent qu’il devenait trop gros et voulait donc commencer une cure d’amaigris­sement. Il allait se lever de bonne heure, faire de l’exercice, suivre un régime sévère, et avant tour ne plus accepter aucune invitation à des soupers. [ ...] Elle est actuellement très amou­reuse de son mari et ne cesse de le taquiner. Elle l’a d’ailleurs prié, dit-elle, de ne pas lui offrir de caviar. [ ] Qu’est-ce que cela peut bien dire ? Elle souhaite en effet depuis longtemps pouvoir manger chaque jour dans la matinée un petit pain au caviar, mais ne se permet pas la dépense. Bien sûr, elle obtiendrait immé­diatement ce caviar de son mari si elle l’en priait. Mais elle l’a au contraire prié de ne pas lui offrir de caviar afin de pouvoir le taquiner plus longtemps avec cela. [...]

Jusqu’ici, les idées incidentes n’ont pas suffi à l’interprétation du rêve. Je la presse d’aller plus loin. Après une courte pause, comme celle cor­respondant justement au surmontement d’une résistance, elle continue en relatant qu’hier elle a fait une visite chez une amie dont elle est, à vrai dire, jalouse parce que son mari loue tou­jours très fort cette femme. Par bonheur, cette amie est très sèche et maigre et son mari est amateur de corps aux formes pleines. De quoi parlait donc cette maigre amie ? Naturellement de son souhait de devenir un peu plus forte. Elle lui demanda d’ailleurs : « Quand nous inviterez-vous de nouveau ? On mange toujours si bien chez vous. »

Désormais le sens du rêve est clair. Je puis dire à la patiente : « C’est exactement comme si, enten­dant la requête de son amie, vous aviez pensé en vous-même : Toi, bien sûr que je vais t’invi­ter, pour que tu puisses manger tout ton content chez moi, grossir et plaire encore davantage à mon mari. Je préfère ne plus donner de sou­pers. » Le rêve vous dit alors que vous ne pou­vez pas donner de soupers, il accomplit ainsi votre souhait de ne contribuer en rien à arron­dir les formes corporelles de votre amie. Qu’on grossisse à cause de choses que l’on se voit offrir dans les réceptions, c’est ce que vous apprend la résolution prise par votre mari de ne plus accepter d’invitations à souper dans son souci de maigrir. Il ne manque plus maintenant que quelque recoupement venant confirmer la solu­tion. On ne voit toujours pas non plus d’où dérive le saumon fumé dans le contenu du rêve. « Com­ment en venez-vous au saumon évoqué dans le rêve ? » « Le saumon fumé est le mets favori de cette amie », répond-elle. Par hasard, je connais moi aussi la dame et peux confirmer qu’elle s’oc­troie aussi peu de saumon que ma patiente de caviar. [...]

Sigmund Freud, L’inrerprétation des rêves, In Oeuvres complètes, Vol. IV, Trad. J. Laplanche (Dir.), PUF